Joseph Volodarsky, espion déterminé

Ce que Joseph Volodarsky redoute par-dessus tout, c’est de rater sa mission. Un échec le conduirait à retourner en URSS pour recevoir une sanction certainement fatale.
Illustration: Stéphane Poirier Ce que Joseph Volodarsky redoute par-dessus tout, c’est de rater sa mission. Un échec le conduirait à retourner en URSS pour recevoir une sanction certainement fatale.

La semaine dernière, nous avons fait la connaissance de l’Ukrainien Alexandre Soulgikoff, qui a fui la révolution russe au Québec. Au service de la police provinciale, il a participé à la surveillance des réseaux «rouges» avant d’être assassiné en 1934. Dans ce deuxième épisode d’une série de trois textes, nous découvrons Joseph Volodarsky, venu des mêmes terres, mais dont le profil est l’opposé absolu de celui de Soulgikoff.

Joseph Volodarsky a beau se concentrer sur la route, ses pensées le ramènent sans cesse au péril de sa situation. Encore quelques lacets et son automobile dépassera la frontière qui sépare les États-Unis et le Canada, par ce beau jour d’été de 1936. Drôle d’idée que d’avoir choisi les chutes du Niagara pour franchir l’invisible ligne. Le fracas de l’eau n’a rien de rassurant quand on s’apprête à entrer clandestinement en Ontario sous une fausse identité. Un rapide coup d’oeil sur le visage blême du passager installé à sa droite accentue la tension.

Ce n’est pas la crainte des douaniers ou de la police qui fait frémir l’espion professionnel originaire d’Ukraine. Après tout, il a déjà connu une arrestation quand il exerçait en Angleterre, en 1932. Non, ce que Joseph Volodarsky redoute par-dessus tout, c’est de rater sa mission. Un échec le conduirait à retourner en URSS pour recevoir une sanction certainement fatale. La terreur règne depuis que Staline a pris le pays en main. Les travaux forcés ou la peine capitale sont autant de périls qui jalonnent la vie des espions.

À mesure que la brume des chutes se dissipe, Joseph Volodarsky recouvre ses esprits. Il répète inlassablement à son équipier l’histoire qu’ils ont inventée. Il lui décrit les moeurs des habitants de l’Amérique du Nord, car il maîtrise parfaitement leurs cultures et leurs langues. Une fois arrivés à Montréal, il faudra en effet convaincre plusieurs interlocuteurs de leur fournir une série de papiers qui leur donneront un précieux sésame : un passeport canadien. Depuis que les pays occidentaux ont découvert que des agents russes du NKVD (ancêtre du KGB) circulaient sur leur territoire à la recherche de leurs secrets, ces pièces d’identité sont devenues essentielles pour voyager et se bâtir une identité crédible.

Ce texte est publié via notre section Perspectives.


 

Le marionnettiste

 

Les deux hommes n’ont pas choisi cette mission, et pour cause : elle leur a été dictée par un dirigeant du NKVD caché à New York, surnommé « le marionnettiste ». Ce maître de l’espionnage veut collecter des informations stratégiques pour développer l’industrie russe et aider l’Armée rouge à se doter de nouvelles technologies. La Grande-Bretagne a depuis longtemps été identifiée comme une ennemie, dont les innovations présentent un fort intérêt stratégique. Pour pénétrer dans ce territoire sans risque à la frontière, le passeport canadien est un outil essentiel que l’on peut tenter de se procurer illégalement au Québec.

« Le marionnettiste » a justement désigné Mikhail Borovoy, l’homme assis à la place du mort, pour se rendre prochainement dans la capitale britannique. Un réseau communiste a réussi à infiltrer en profondeur un arsenal royal. Ce groupe d’espions est prêt à livrer des plans de fabrication d’armes britanniques. Borovoy doit les récupérer pour les transmettre à l’URSS. Il faudra agir avec prudence, car une opération d’espionnage russe précédente découverte par les Britanniques en 1927 (l’affaire Arcos) a conduit les deux pays à rompre leurs relations diplomatiques. Borovoy doit donc arriver en Europe avec un passeport canadien et une couverture d’homme d’affaires spécialisé dans les cosmétiques.

Après avoir traversé l’Ontario, Volodarsky doit maintenant parcourir le Québec pour accompagner Borovoy à Montréal et rencontrer ses contacts secrets dans l’Administration. Ce long périple monotone fait vaciller la motivation de Joseph Volodarsky. Seuls les souvenirs de son Ukraine natale lui permettent de tenir le coup.

Les pogroms dans la tête

 

Né à Kiev en 1903 dans une famille juive, il n’a rien oublié des violences que sa communauté a subies au début du XXe siècle. Le mot « pogrom », d’origine russe, a d’ailleurs été choisi pour désigner les massacres et les pillages dont sont victimes les juifs. En Ukraine, ces opérations se sont multipliées, entraînant la mort d’au moins 100 000 personnes entre 1918 et 1921. Les massacres ont jalonné les régions en proie à l’anarchie où les armées blanche et rouge se sont affrontées. Assimilant les juifs aux bolcheviques, certains contre-révolutionnaires n’ont pas hésité à les tuer sur leur passage. Officiellement, les communistes emmenés par Lénine réprouvaient l’antisémitisme.

Voilà une bonne raison pour Volodarsky d’enterrer ses hésitations. À ses yeux, le communisme est une idéologie attirante et la seule voie pour protéger la diaspora juive dans le monde entier. Alors, autant risquer sa vie pour étendre la Révolution sur la planète. L’espion ukrainien partage cette conviction avec une partie de sa communauté religieuse. C’est d’ailleurs sur cette dernière, bien implantée à Montréal, que l’espion compte pour obtenir le passeport de Borovoy.

Un réseau solidement implanté

 

Il y a d’abord Fred Rose, militant communiste le jour, espion la nuit. Passé par l’école Lénine de Moscou, ce Canadien d’origine polonaise n’hésite pas à mettre son réseau au service du NKVD. Grâce à lui, Volodarsky entre en contact avec Aaron Marcovitch, un homme stratégique dans le dispositif. Cet agent d’assurances s’est impliqué dans la campagne du député libéral Ernest Bertrand pour lui assurer le vote juif dans la circonscription fédérale de Laurier. Depuis son élection en 1935, l’homme politique lui voue en retour une confiance sans limites.

Arrivé enfin à Montréal, Volodarsky introduit Borovoy auprès d’Ernest Bertrand en le faisant passer pour un professeur d’hébreu nommé Willy Brandes, qui aurait grandi dans la ville. Manipulé par Marcovitch, le député entérine le décret de naturalisation les yeux fermés, attestant la jeunesse québécoise du faux Brandes.

Pour bien ancrer la nouvelle personnalité de son collègue espion, Volodarsky s’offre même le luxe d’organiser son mariage. La femme de Borovoy les rejoint et un rabbin les unit à la synagogue Shaare Tefillah, rue Milton, le 9 septembre 1936. Le plan de Volodarsky se déroule sans accroc et le passeport est délivré en octobre de la même année, soit quelques semaines après leur arrivée à Montréal. Mikhail Borovoy, alias Willy Brandes, est désormais fin prêt à rejoindre Londres, où l’attendent avec impatience les taupes communistes.

Espionnage scientifique

 

Volodarsky ne se contente pas pour autant de ce succès. Il sait que des laboratoires sont à l’oeuvre à Montréal pour dénicher de nouvelles façons de communiquer. Ce genre de technologie peut être très utile pour l’Armée rouge, qui doit protéger le plus vaste pays du monde. Il profite donc de sa présence au Québec pour rencontrer Henry James Barrington Nevitt. L’homme spécialisé dans les télécommunications d’avant-garde recueille des informations pour le compte du NKVD. Cette manne est une aubaine pour Volodarsky, qui peut se prévaloir de ce contact auprès d’une hiérarchie impitoyable qui demande toujours plus de résultats.

Cette pression, Volodarsky la ressent même dans les rues de Montréal. D’un côté, les yeux de Moscou traînent un peu partout et de l’autre, le sentiment anticommuniste est palpable dans la province. Les ennemis d’hier, les Russes blancs, sont bien implantés ici. Certains mènent une véritable bataille pour débusquer les activistes et les agents de l’URSS. Le destin de Volodarsky ne va pas tarder à basculer, mais il est bien loin de se douter de l’élément déclencheur qui va gripper la jolie mécanique.

Le dernier épisode de la série sera publié samedi prochain.



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