Entre deux papes, une Église et son chemin de croix

À l’époque, la tournée canadienne de Jean-Paul II avait pour thème «Célébrons notre foi». La ferveur catholique bombait encore le torse.
Archives La Presse canadienne À l’époque, la tournée canadienne de Jean-Paul II avait pour thème «Célébrons notre foi». La ferveur catholique bombait encore le torse.

Un deuxième pape en près de 40 ans foulait le sol de la capitale québécoise mercredi. Le style, l’état et le ton de François contrastent avec ceux que le jeune et athlétique Jean-Paul II affichait en 1984. Les deux papes reflètent l’état de l’Église entre deux époques et marquent à grands traits l’émergence d’une fierté autochtone longtemps bafouée par les autorités.

En débarquant de l’avion le 9 septembre 1984, Jean-Paul II, fidèle à son habitude, avait embrassé le sol de Québec. À l’époque, le pape polonais avait 64 ans — une jeunesse, selon les standards pontificaux — et sa tournée canadienne avait pour thème « Célébrons notre foi ». La ferveur catholique, quoique déjà déclinante au Québec, bombait encore le torse.

« Il incarnait, à cause de son jeune âge, de son dynamisme, de sa forme et de l’excellent communicateur qu’il était, la vitalité de la foi », se souvient Mario Côté, ancien curé de Wendake.

Jeune séminariste d’à peine 20 ans à l’époque, M. Côté avait vibré avec toute une communauté de croyants lors de la visite de Jean-Paul II à Québec. « Il y avait quelque chose comme 300 000 personnes sur le campus de l’Université Laval pour l’accueillir. C’était un grand happening, se souvient le prêtre aujourd’hui âgé de 56 ans. À Montréal, le Stade olympique était plein de jeunes. Céline avait même chanté ! C’était vraiment très festif. »

Le pape Jean-Paul II avait profité de ce voyage pastoral pour fouetter la foi des Québécois, en insistant, comme le rapportait Le Devoir en 1984, sur la devise Je me souviens qui orne les armoiries du Québec.

 

« Il y a vraiment des trésors dans la mémoire de l’Église comme dans la mémoire d’un peuple », avait lancé Jean-Paul II en 1984. Son successeur, 38 ans plus tard, revient lui aussi à Québec armé d’un fouet, mais plutôt dans le but de flageller l’Église et de reconnaître que parmi les trésors de son passé se trouvent aussi plusieurs chapitres noirs.

Une Église en déclin

 

Le contraste ne pourrait pas être plus frappant entre les deux hommes et les deux époques. Le pape François, accusant ses 85 ans et les douleurs qui les accompagnent souvent, débarque de son avion par la grâce d’un ambulateur. Son dos voûté, le fauteuil roulant qui le déplace et la canne qui l’aide à se tenir debout tranchent avec la vigueur de Jean-Paul II en 1984, sportif aguerri et charismatique.

La ville de Québec, avait alors souligné ce dernier, est le berceau de la foi catholique en Amérique française. « Ici, par le grain semé en terre, commença une immense croissance », avait salué Jean-Paul II. Aujourd’hui, le diocèse de Québec, ce « grain » autrefois célébré par le pape polonais, fait face à une poursuite collective pour les violences sexuelles et physiques commises en son sein. Une myriade de congrégations religieuses, accusées d’avoir agressé des milliers d’enfants confiés à sa garde, font aussi face en ce moment à plus de 20 actions collectives au Québec.

La place de la religion catholique dans la société québécoise n’a cessé de reculer depuis 1984. « Au début des années 1980, l’école enseignait encore la religion et les enfants vivaient les sacrements en classe. Aujourd’hui, on est complètement sur une autre planète, indique le curé Mario Côté. À l’époque, on ne parlait pas d’enlever les croix dans les écoles, dans les hôpitaux ni au Salon bleu. »

Les signes religieux ont désormais quitté l’espace public presque partout pour se confiner à la sphère privée. Pendant ce temps, le déclin des religieux s’accélère. Le Québec en comptait 12 890 il y a 10 ans ; il en restait moins de 8000 en 2020, selon la Conférence religieuse canadienne. Une chute de 40 % en 10 ans qui se conjugue à un manque criant de relève. Parmi les religieux encore vivants, 49 % avaient plus de 85 ans en 2020, et 85 %, plus de 75 ans.

« Il y a une crise générale des institutions présentement, analyse le professeur à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval Gilles Routhier. Les institutions policières, judiciaires, politiques, religieuses — et aussi familiales — en souffrent. Je dirais, par contre, que pour l’Église, la crise est au carré. »

Les femmes prennent leur place dans la société et les positions de l’Église quant à leurs droits reproductifs s’accordent mal avec ce souffle féministe, explique M. Routhier. « Il y a aussi eu une rupture dans la transmission du moment où l’école a cessé d’enseigner la religion et où cette tâche a incombé aux paroisses, poursuit-il. Elles n’ont rapidement plus eu les moyens de s’acquitter de ce rôle d’enseignement. »

Le pape François, à son avis, est à l’image de ce que « l’Église catholique est en train de devenir » au Québec. « Affaiblie, plus humble et moins triomphaliste », énumère le professeur Routhier. L’Église sera certainement « beaucoup, beaucoup plus pauvre » aussi, ajoute-t-il.

L’émergence autochtone

Pendant que l’Église déclinait, les peuples autochtones, eux, ont connu un sursaut de vitalité. Au cours d’une commission parlementaire organisée à Québec en 1983, environ un an avant la visite de Jean-Paul II, le député libéral John Ciaccia dressait un portrait sombre de leurs conditions de vie au Canada.

« Seulement 20 % des enfants indiens fréquentent l’école jusqu’à la fin du niveau secondaire », lançait-il en citant le rapport publié « tout récemment » d’un comité spécial du gouvernement fédéral. « Le chômage, quant à lui, frappe environ 35 % de la main-d’oeuvre indienne active et dans certains cas, il atteint jusqu’à 90 % », dénonçait encore l’élu de Mont-Royal.

Aujourd’hui, la réalité est autre. À peine 28 % des autochtones de plus de 25 ans n’avaient pas de diplôme secondaire en 2016, selon Statistique Canada, et 48 % d’entre eux ont un diplôme collégial, universitaire ou d’études professionnelles. Le chômage, depuis, a reculé à 15 %. Le pouvoir d’achat aussi a augmenté : en 1995, le revenu moyen des peuples autochtones était de moins de 16 000 $. Une décennie plus tard, il atteignait presque 24 000 $. En 2015, selon Statistique Canada, le revenu médian, parmi les quelque 1,6 million d’autochtones vivant au Canada, s’établissait à plus de 26 000 $. Toujours en retard par rapport à l’ensemble de la population, mais en nette progression.

Symbole qui illustre le chemin parcouru depuis la tenue de cette commission au Salon bleu : Mary Simon, qui y prenait part en 1983 en tant que représentante des Inuits du nord du Québec, accueillera désormais le pape François dans la capitale à titre de représentante de la Couronne britannique.

« Le discours est en train de changer, maintient Gilles Routhier. Il y a des mouvements de libération qui émergent : féministes, noirs, et rouges, comme on l’a nommé pour les peuples autochtones. »

L’ancien grand chef de la nation huronne-wendate, Konrad Sioui, résume bien le changement qui s’est opéré depuis la visite de Jean-Paul II. « Au début des années 1980, c’était une honte d’être descendant d’Indien. Il fallait cacher à tout prix nos origines. Maintenant, c’est le contraire :  nous revendiquons nos racines et nous en sommes fiers. »

La honte, en 40 ans, a visiblement changé de camp.

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