Les champignons magiques sortent de l’ombre

La psilocybine sort tranquillement de la clandestinité. En janvier dernier, Santé Canada a d'ailleurs donné son approbation à son utilisation, via le Programme d’accès spécial, dans le cadre de psychothérapies assistées par cette drogue hallucinogène. Elle demeure toutefois illégale à des fins récréatives. Le commerce de microdoses prend pourtant de l’ampleur sur Internet, et des Québécois s’affichent comme chefs de file en la matière.

Des publicités sur Facebook jusqu’aux recommandations Google, les microdoses se frayent un chemin dans les algorithmes des grandes plateformes et piquent la curiosité des internautes.

« C’est quelque chose qui se voit. Sur Reddit, les adhésions aux forums consacrés au microdosage ont explosé dans les dernières années », note Rotem Petranker, directeur associé au Programme de recherche sur les drogues psychédéliques de l’Université de Toronto.

Une entreprise canadienne spécialisée dans la vente de microdoses profite de cet engouement. Deux ans après sa création, le compte Instagram de cette firme dont nous tairons le nom a franchi le cap des 40 000 abonnés.

Le fondateur, Leon (nom fictif, car il craint des représailles), consomme lui-même des microdoses. Ayant peu confiance dans les sites concurrents, il a vu avec ses partenaires une occasion de remplir un vide dans ce marché encore illicite.

 

« On s’est dit que d’autres personnes se retrouveraient dans la même position que nous. L’image de marque des autres sites n’était pas bonne, leur message pas clair et l’aspect éducatif absent, explique le trentenaire. On voulait régler ça. On s’est axés sur l’expérience client. »

Les Québécois seraient nombreux à avoir entendu son message. Selon Leon, le Québec représente son deuxième marché en importance, ex aequo avec la Colombie-Britannique et juste derrière l’Ontario, énumère celui qui vend aussi des microdoses aux États-Unis.

Cet intérêt local aura également poussé des gens d’ici à sauter dans la vague.

« On est vraiment dans une recrudescence des psychotropes », se réjouit ainsi Joey, consultant pour un groupe de producteurs de champignons québécois. Ils ont lancé leur site il y a environ un an pour cibler les consommateurs francophones de microdoses.

De leur présentation Web léchée à leurs produits certifiés locaux et bios, presque rien ne laisse présager qu’acheter des pilules sur ces sites pourrait mener en cellule. L’achat est aussi intuitif que de passer une commande sur un commerce en ligne ordinaire, avec quelques précautions d’anonymat en plus.

Petite dose, grands bienfaits

 

Sur les berges d’un petit lac à Val-David, dans les Laurentides, Eve parle avec entrain de sa passion pour les champignons magiques. Cette femme de 46 ans, adepte des médecines douces, est devenue une référence sur Facebook en consommation de microdoses.

« Ce n’est pas parce qu’il y a 50 sites Internet que la loi a changé, avertit l’habituée. C’est important de garder ça en tête. Il ne faut pas laisser la popularité et les bénéfices masquer l’aspect légal. C’est important de s’en souvenir. C’est illégal. »

Le microdosage a permis à Eve de continuer sa vie quotidienne. « C’est souvent un dixième de la dose normale. Je trouve intéressant le concept des capsules parce qu’on sait exactement la quantité qu’on a. C’est plus sécuritaire », explique celle qui se fait connaître sous le pseudonyme d’Eve Manifesting.

Les microdoses font partie de sa vie, et elle se verrait mal s’en passer. Tout comme certains ne se passeraient jamais de leur café matinal, explique-t-elle. Microdoser, c’est sa façon de profiter des bienfaits de la psilocybine, sans le trip d’une dose classique de champignons magiques.

« Moi, pendant mon syndrome prémenstruel, ça m’aide énormément. Ce sont des journées où je suis plus émotive, alors ça m’aide », raconte-t-elle. Un rituel qui lui procure motivation, énergie et concentration.

Intérêt grandissant

 

L'utilisation de champignons magiques à des fins médicales est autorisée depuis janvier 2022 par Santé Canada dans le cadre d’un Programme d’accès spécial. Comme l’a rapporté récemment Le Devoir, un premier patient québécois atteint d’un cancer incurable peut désormais consommer, sous supervision médicale, des doses de psilocybine pour apaiser son anxiété.

En parallèle, la consommation à des fins récréatives, toujours illégale, gagne du terrain. Eve Manifesting, également détentrice d’un baccalauréat en travail social, s’est ainsi donné une mission : guider les nouveaux adeptes dans leur découverte des microdoses. Sur Facebook et sur le site Web qui porte son pseudonyme, ses séances d’information sont désormais ouvertes au public et fièrement affichées. Elle précise toutefois sur ses plateformes ne faire ni la promotion ni la vente de substances illégales.

« Je crois que la disponibilité a un gros effet sur la popularité. Il y a une notoriété maintenant, ce n’est plus juste une sous-culture », remarque la passionnée. C’est ce même engouement récent qui l’a incitée, il y a un an, à ouvrir ses cours informels à tous.

« Ça voyage vite sur les réseaux sociaux. Les gens se retrouvent un peu perdus devant l’offre sur Internet. Mais ce qu’il y a sur le Web, c’est “focussé” sur la vente, le marketing, les prix, la présentation… »

Vers la décriminalisation

 

Consommatrice de drogues psychédéliques depuis plus de trente ans, Eve a observé au fil du temps un changement d’attitude favorable. Encore récemment, elle ne se serait pas affichée aussi librement.

« Il y a cinq ans, si j’avais donné de l’info sur les microdoses, les gens autour de moi m’auraient dit de ne pas faire ça, que c’était risqué. »

Un phénomène que souligne de manière similaire Jean-Sébastien Fallu, professeur à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal et spécialisé en prévention de la toxicomanie.

« Comme pour le cannabis avant la légalisation, il y a une décriminalisation de facto. La police, les champignons, ils s’en foutent. Ces réseaux de distribution et de consommation, ce ne sont pas les réseaux de mafia ou des Hells », explique M. Fallu. Il précise que les champignons, contrairement à d’autres drogues, ne causent pas de dépendance.

Pour le professeur, ce n’est qu’une question de temps avant que la consommation récréative de psilocybine ne soit légalisée. À une condition près : une meilleure recherche scientifique doit d’abord être réalisée.

« Beaucoup d’études ne sont pas très avancées. Aucune n’a été faite sur de grands échantillons populationnels. L’industrie des microdoses en parle comme si l’avancement des études était plus concluant qu’il ne l’est vraiment. »

Un constat que partage Rotem Petranker. En réponse à un manque de rigueur et aux partis pris des recherches passées, le chercheur torontois mènera la première étude canadienne d’envergure sur les effets du microdosage. Une étape indispensable en vue d’une éventuelle légalisation des champignons magiques. Le risque le plus souvent évoqué de l’usage de la psilocybine, même à petites doses, est de faire une psychose.

« On veut avoir des réponses claires, voir si les microdoses fonctionnent pour des gens sans expérience préalable, dit-il. Il faut pouvoir les suivre sur une plus longue période. On a assez de financement pour 40 participants présentement et on espère pouvoir atteindre 100 participants. »

En attendant que cela se concrétise, Eve souhaite simplement faire tomber les derniers préjugés entourant les microdoses.

 

« J’en ai pris une aujourd’hui, pour cette entrevue, avoue-t-elle dans un léger rire comme argument. Si j’étais sur le mush, ça se verrait ! Le microdosage et les champignons magiques, c’est deux mondes. »
 


Correction: Une version précédente de cet article indiquait que Santé Canada avait approuvé en janvier l’utilisation de psilocybine sous forme de microdoses dans le cadre de thérapies. Santé Canada a plutôt approuvé la psychothérapie assistée par psilocybine, un traitement utilisant de plus importantes doses de cette drogue.

 

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