Tout n’est pas dans les cartons au Manoir Lafontaine

L’an dernier,  le Manoir  Lafontaine, situé sur l’avenue  Papineau, est  rapidement  devenu un  symbole de la résilience des  locataires dans le contexte  de la crise  du logement. Sur la photo,  le bâtiment  en mai dernier.
MARIE-FRANCE COALLIER LE Devoir L’an dernier, le Manoir Lafontaine, situé sur l’avenue Papineau, est rapidement devenu un symbole de la résilience des locataires dans le contexte de la crise du logement. Sur la photo, le bâtiment en mai dernier.

Plusieurs des derniers locataires qui s’accrochent au Manoir Lafontaine, un immeuble locatif du Plateau-Mont-Royal en grande partie vidé de ses occupants en prévision de travaux majeurs, sont « dans les boîtes » en prévision d’un déménagement temporaire qui tarde à se concrétiser, a constaté Le Devoir. L’entente qui doit mener à ce dénouement fait toutefois l’objet de négociations ardues qui s’étirent, et l’incertitude plane.

La vue est prenante à partir du 10e étage du Manoir Lafontaine, situé sur l’avenue Papineau, où Le Devoir s’est rendu vendredi à la rencontre des locataires qui y demeurent encore. Sur les 90 logements que compte cet immeuble construit en 1966, une quinzaine sont actuellement occupés, les autres étant vides en prévision de rénovations majeures qui ne pourront avoir lieu qu’une fois que tous les occupants du bâtiment auront quitté les lieux.

« Je suis dans les boîtes par-dessus la tête », lance Francine Goyette. La dame de 77 ans paie 673 dollars par mois pour un grand deux et demie, qu’elle occupe depuis 2008 dans cet immeuble au pied du parc La Fontaine. Dans les dernières années, elle s’est accrochée à son logement, malgré la dégradation de celui-ci, mais « ça approche de la fin », espère-t-elle, soulagée, comme plusieurs autres locataires du bâtiment.

« Ça ne peut pas durer comme ça. On a 15 appartements [occupés]. L’eau est chaude quand elle coule, il faut que tu la laisses couler parce qu’elle est jaune quand t’ouvres le robinet […] Il va falloir qu’on parte », constate elle aussi la locataire Renée Thifault, rencontrée quelques étages plus haut.

Un symbole

 

L’an dernier, le Manoir Lafontaine est rapidement devenu un symbole de la résilience des locataires dans le contexte de la crise du logement. Se sentant menacés d’éviction temporaire après avoir reçu un avis en ce sens le 30 mars 2021, plusieurs locataires ont fait front commun contre leurs propriétaires devant le Tribunal administratif du logement. Ce dernier a ensuite tranché en leur faveur en mai dernier en concluant que les locataires pouvaient demeurer dans les lieux, les avis que ceux-ci avaient reçus pour travaux majeurs n’étant pas valides.

Depuis, cependant, l’immeuble continue de se dégrader, son entretien ménager laissant à désirer et des locataires rapportant des dégâts d’eau survenus aux étages supérieurs de ce bâtiment, qui comptait jadis une piscine au dernier étage, aujourd’hui abandonnée. « Il y a une autre locataire qui a essayé d’ouvrir une porte et le plafond tombait », rapporte Mme Thifault.

Elle ajoute qu’elle ne se sent pas en sécurité dans le grand immeuble presque vide. « En journée, je vous ouvre, mais je n’aurais jamais ouvert si vous aviez cogné à ma porte à six heures du soir […] J’ai peur », dit-elle.

Deux rencontres ont eu lieu le mois dernier entre les locataires, les propriétaires du bâtiment, des avocats et Pierre Guillot-Hurtubise du cabinet de relations publiques National, qui ont mené à une ébauche d’entente. Les grandes lignes de celle-ci prévoyaient, selon nos informations, de déménager aux frais des propriétaires les locataires restants du Manoir Lafontaine dans des logements de taille similaire ailleurs dans l’arrondissement. Les locataires continueraient alors de débourser le même loyer — dérisoire pour ce secteur — pendant toute la durée des travaux, qui pourraient prendre plus d’un an. Les locataires pourraient ensuite réintégrer leur ancien logement, dont le loyer aura été revu en fonction des rénovations effectuées, affirment plusieurs sources.

Cette porte de sortie — et surtout la possibilité de réintégrer les lieux après les travaux — a satisfait des locataires. « J’avais même commencé à faire des boîtes », le mois dernier, raconte la locataire Renée Thifault, qui estime que les propositions des propriétaires sont « généreuses ». « Ils nous offrent une façon qu’on va être déplacés sans angoisse. »

Négociations ardues

 

Or, une entente finale tarde à prendre forme, et les locataires n’ont pas de nouvelles. Les négociations ont notamment achoppé entre les parties impliquées. Certains locataires n’étaient pas satisfaits des logements temporaires qui leur ont été proposés, tandis que la hausse de loyer qui leur sera imposée à leur retour dans leur logement au Manoir Lafontaine ferait aussi l’objet de discussions.

« J’ai hâte que ça se règle [le déménagement]. Plus vite on va partir, plus vite on va pouvoir revenir », lance une locataire de l’immeuble qui a demandé à taire son nom parce que l’entente à venir prévoit une clause de confidentialité. « Ce n’est pas réglé tant que des gens ne sont pas satisfaits. Il faut que ce soit une entente générale parce que tout le monde doit partir pour qu’il y ait des travaux », ajoute-t-elle.

Questionné par Le Devoir, l’avocat des locataires, Alexandre B. Romano, s’est fait prudent dans ses commentaires, puisqu’une entente n’a pas encore été conclue entre les locataires et les propriétaires dans ce dossier. « Je ne sais pas si ça achève, mais il y a des discussions sérieuses », a-t-il dit. « Le but, c’est de pouvoir établir une entente permettant aux locataires de revenir dans leur logement », mais les négociations sont « très compliquées », ajoute-t-il.

Des « intérêts financiers »

Jeremy Kornbluth, qui chapeaute l’entreprise qui gère ce bâtiment avec l’investisseur Brandon Shiller, s’est contenté de dire par courriel au Devoir travailler « activement à trouver une solution entre les parties » en vue d’un accord. « Nous sommes très reconnaissants d’avoir la collaboration des locataires et de leurs représentants », dit-il.

Les « intérêts financiers » pour les propriétaires de ce bâtiment d’en arriver à une entente avec les locataires toujours en place sont toutefois évidents, de l’avis de l’avocat Alexandre B. Romano. Le Devoir a d’ailleurs constaté, en consultant le registre foncier du Québec, que les propriétaires de cet immeuble ont contracté en 2019 un prêt de 15 millions de dollars pour cette adresse, dont le taux d’intérêt s’élève à 25 %.

Ainsi, dans ce dossier, « tout le monde a intérêt à négocier de bonne foi pour trouver une solution qui sort des sentiers battus », analyse Alexandre B. Romano.

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