En pèlerinage de résilience

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Jeudi matin à Mashteuiatsh, le soleil se lève à peine que, déjà, la communauté se rassemble autour de la brigade de 13 marcheurs sur le point de partir vers Wendake. Leur pèlerinage n’est pas une démarche de pénitence, comme celle du pape, mais bien de résilience.

Mashteuiatsh, tout près de Roberval, 13 marcheurs ont pris la route vers Québec jeudi matin pour aller déposer aux pieds du pape les souffrances que leurs aînés ont endurées dans le secret des pensionnats pour Autochtones. Le point de départ n’avait rien d’anodin : c’est ici que le dernier établissement du genre a fermé ses portes au Québec, il y a à peine 30 ans.

Le bâtiment, beige et banal, se dresse encore au centre du village, planté sur une butte qui surplombe l’immensité du lac Saint-Jean. Aujourd’hui devenu une école secondaire, il abrite toujours le souvenir des sévices endurés pendant des décennies au pensionnat de Pointe-Bleue.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir La communauté innue de Mashteuiatsh s’est rassemblée jeudi matin au pensionnat de Pointe-Bleue. Certains ont pris la parole pour raconter les sévices endurés pendant des décennies, d’autres ont fabriqué des objets représentatifs que les 13 marcheurs (ci-dessus) iront étaler devant le pape François.

Au sein de la communauté, ces mauvais traitements vont et viennent dans les mémoires. Ils sont aussi présents dans le paysage du village que les vagues qui mouillent les berges du lac. « Tout le monde qui a habité dans la communauté et qui a plus de 65 ans a eu à endurer ce système-là », raconte le grand chef Gilbert Dominique.

Ses propres parents furent jadis pensionnaires. Sa mère, raconte-t-il, traumatisée par les coups de règle sur la bouche et les claques au visage qu’elle recevait chaque fois qu’elle était surprise à parler sa langue maternelle à l’intérieur de l’établissement, n’a jamais voulu la léguer à ses enfants.

Les anciens pensionnaires ont baptisé l’édifice d’un nom qui en dit long. « Nous l’appelons le Monstre. C’est comme ça que nous voyons la bâtisse », explique Gilbert Courtois, un survivant de Pointe-Bleue aujourd’hui âgé de 70 ans. Pour lui, l’entrée principale, flanquée de deux ailes semblables à des bras, évoque une tête, bouche béante lorsque les portes sont ouvertes. « Quand nous passions le seuil, nous avions l’impression d’être dévorés », se souvient-il.

Lui-même a subi les sévices des pères oblats. « Ça se passait dans la douche », dit-il. Quand il songe à certains camarades de l’époque, Gilbert Courtois s’estime chanceux : « La nuit, les prêtres venaient chercher monvoisin de lit dans le dortoir pour l’agresser. C’est moi qui lui mettais des compresses d’eau froide sur le front quand ses cauchemars lui donnaient des sueurs. »

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Leur pèlerinage n’est pas une démarche de pénitence, comme celle du pape, mais bien de résilience.

Natif de Mashteuiatsh, M. Courtois, contrairement à beaucoup d’autres pensionnaires, pouvait retourner auprès des siens tous les dimanches. Son épouse, elle, n’a pas eu cette chance, venant d’un milieu trop pauvre et trop éloigné. « Elle a été enlevée un matin par la GRC et par le prêtre, raconte-t-il. Après, elle avait le droit de voir sa famille seulement une fois par année. »

Debout malgré tout

 

Jeudi matin à Mashteuiatsh, le soleil se lève à peine que, déjà, la communauté se rassemble autour de la brigade de 13 marcheurs sur le point de partir vers Wendake.

Leur pèlerinage n’est pas une démarche de pénitence, comme celle du pape, mais bien de résilience.

« Nous sommes encore là, après 500 ans de colonisation, à nous tenir debout, souligne Jay Launière-Mathias, jeune Innu à la tête de l’organisme derrière la marche, Puamun Meshkenu. Nous sommes là malgré les politiques qui ont essayé de nous effacer. »

Avant le départ, une poignée d’aînés prennent la parole pour raconter, parfois dans leur langue maternelle, comment le pensionnat a brisé leur famille.

« J’avais six ans quand ils m’ont enlevée, se souvient Doris Bossum. Je m’accrochais aux jupes de ma mère en la suppliant de ne pas me laisser partir. » Un demi-siècle plus tard, le souvenir de cette journée où la police et le clergé ont séquestré son enfance demeure vif.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Au Canada, quelque 150 000 enfants auraient subi de force les pensionnats pour Autochtones.

« On m’a déracinée de l’amour de mes parents », raconte la dame, fière dans son habit traditionnel.

Au Canada, quelque 150 000 enfants auraient, comme Mme Bossum, subi de force les pensionnats pour Autochtones.

« Tous mes oncles et toutes mes tantes ont été enlevés », raconte quant à elle Chantale Niquay. Ses parents l’ont été, eux aussi : à sept ans, son père a dû quitter sa communauté pour devenir pensionnaire à Fort George. Aujourd’hui âgé de 70 ans, « il est encore incapable de parler de ce qui s’est passé », explique Mme Niquay. Le silence entoure toujours les sévices que l’homme a endurés là-bas, au bord de la baie d’Hudson, à plus de 1000 km de chez lui.

Meurtris jusqu’à aujourd’hui

Le traumatisme des pensionnats a ruisselé jusqu’à la génération née après leur fermeture, au point d’irriguer le malheur autochtone contemporain. « La moitié des gens qui reçoivent des prestations d’aide sociale, ici, ont moins de 25 ans », déplore le grand chef Gilbert Dominique, qui accuse l’Église catholique d’avoir tenté de « perpétrer un génocide culturel ».

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le traumatisme des pensionnats a ruisselé jusqu’à la génération née après leur fermeture, au point d’irriguer le malheur autochtone contemporain.

Ancien travailleur social, Gilbert Courtois, lui, calcule que « depuis 30 ans, le suicide a dû emporter à peu près 80 personnes à Mashteuiatsh » — une communauté qui compte seulement 2000 habitants.

Les problèmes de consommation sont bien présents, affirment les deux hommes, et ils entraînent une panoplie de fléaux sociaux dans leur sillage. Itinérance, violence, pauvreté : les blessures causées par le pensionnat de Pointe-Bleue restent ouvertes, même 31 ans après sa fermeture.

« Il y a encore beaucoup de douleurs, témoigne le grand chef Dominique. N’oubliez pas que nous avons commencé à comprendre l’impact des pensionnats il y a seulement 20 ou 25 ans. Avant, nous ne comprenions pas ce qui avait bien pu frapper nos parents et nos communautés. »

Le départ

 

La cérémonie s’achève, et les aînés de Mashteuiatsh finissent de déposer le poids de leur tragédie dans le sac à dos des marcheurs qui iront, dans quelques jours, l’étaler devant le pape.

La marche vers Wendake se met en branle, et les participants partent un à un sur la longue route qui les sépare de la capitale.

Au fil des 275 km qui s’étirent devant eux, ces 13 marcheurs seront, pour leur nation, à la fois porte-parole et preuves vivantes que les peuples autochtones continuent d’avancer, envers et contre les souffrances du passé.

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