Une visite papale qui suscite une diversité d’émotions

Photo: Alberto Pizzoli Agence France-Presse Les catholiques ont un seul pape, mais sa visite à Québec suscite mille et une émotions.

Les catholiques ont un seul pape, mais sa visite à Québec suscite mille et une émotions. Certains félicitent François pour le pèlerinage de contrition qu’il s’apprête à faire au Canada, d’autres déplorent que le monarque du Vatican doive s’excuser pour des crimes commis par d’autres. Tour d’horizon des commentaires récoltés sur le parvis à la sortie de la messe.

La neuvaine à sainte Anne commence, et les lourdes portes de la basilique du même nom s’ouvrent devant les disciples, nombreux, en ce dimanche soir, à s’engouffrer dans la nef pour écouter la cérémonie.

Sur les deux colonnes qui flanquent l’entrée se dressent des dizaines de béquilles et de marchettes, témoins silencieux des miracles attribués à la grand-mère de Jésus. Selon la légende, la sainte a le don de faire marcher les paralytiques, de donner la vue aux aveugles, de guérir les malades et de consoler les affligés.

« Ils nous ont bafoués, humiliés, mis à terre »

C’est un miracle que Nicolas Lalo vient demander à la mère de Marie. « J’ai besoin d’un rein », explique-t-il en montrant, après avoir écarté l’imposant crucifix doré qui pend à son cou, le bandage posé sur son torse, marque des traitements de dialyse qui le gardent en vie.

Nicolas Lalo a fait le voyage depuis La Romaine pour la neuvaine. Cet Innu au regard triste conserve la foi en dépit des traumatismes infligés à sa communauté au nom de Dieu. Ancien pensionnaire, il a lui-même subi lessévices perpétrés par l’Église à l’encontre des Autochtones.

« Ils nous ont bafoués, humiliés, mis à terre, déracinés », énumère-t-il d’une voix douce et sans colère, mais empreinte d’un chagrin qui effleure chaque parole, comme imprimé depuis l’enfance.

« C’est l’abbé Alexis Joveneau qui m’a baptisé, raconte M. Lalo. Tu ne le connais pas ? Regarde sur Internet. Chez nous, il s’appelle “le démon de la Côte-Nord”. »

Ce prêtre oblat, dit-il avec dégoût, « ne travaillait pas pour Dieu. Il travaillait pour le diable ». L’étendue de son caractère de prédateur a éclaté au grand jour lors de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées. Il n’épargnait personne : après avoir entendu des Innues raconter les sévices infligés par le prêtre, certaines pendant leur enfance, la nièce de Joveneau elle-même l’a accusé d’avoir commis une litanie d’agressions sexuelles à son endroit.

Les excuses du pape, croit M. Lalo, ne guériront pas les plaies que le missionnaire a ouvertes dans sa communauté. « Ça va rester pareil. Mais au moins, le pape, lui, vient nous parler. »

Ce texte est publié via notre section Perpectives.

« Ce n’est pas drôle pour lui »

Une dame s’approche tandis que M. Lalo s’éloigne. « Moi, le pape, c’est mon chum ! Quand il a eu 80 ans, je lui ai envoyé une carte. Nous avons le même âge ! » raconte Marianne Tremblay, enthousiaste et débordante d’énergie malgré ses 86 ans.

À travers les anecdotes qui fusent — « Je l’ai aidé à trouver son autobus quand il était au congrès eucharistique de Québec. À l’époque, il n’était pas encore pape, mais il était perdu ! » —, Mme Tremblay affirme que ce voyage au Canada « n’est pas drôle pour François ».

« C’est comme si ton grand-père avait commis un péché et que c’est toi, son petit-fils, qui devais t’excuser », illustre-t-elle, l’air désolé que son « chum » papal ait à faire pénitence au nom des autres.

Gilles et Liliane Côté, 80 ans tous les deux, sortent à leur tour de la basilique. « Nous étions là en 1984 pour Jean-Paul II. » Cette journée occupe visiblement une place de choix dans le panthéon de leurs souvenirs. « C’était beau, c’était pieux, on se recueillait », raconte avec enthousiasme Mme Côté en revoyant la marée humaine, vêtue de blanc et de jaune, réunie 38 ans plus tôt sur les plaines d’Abraham. « Là, c’est différent… Il vient plus pour les Autochtones. C’est moins pour nous autres. »

« C’est correct », renchérit son conjoint. « Mais on dirait que ça nous regarde moins. »

Le dos bien droit dans son uniforme de la basilique, Lorenzo Simard, lui, a baigné tôt dans la religion. « Je suis orphelin, ce sont les soeurs de la Charité qui m’ont recueilli [et élevé] pendant les cinq premières années de ma vie », explique le bénévole. Pour lui, la visite du pape ne vient pas aviver sa flamme chrétienne. C’est plutôt l’idée de vivre l’événement de près et de le raconter à ses petits-enfants qui l’enchantent. « Je suis croyant, mais pas pratiquant trop, trop », dit-il en terminant.

« Il faut que l’Église reconnaisse cette plaie »

Une procession se met en marche, défilant sur la place qui s’étale devant la basilique. Les fidèles, lampions en main, suivent les étendards de l’Église en déambulant parmi les reliques de sainte Anne.

« Les excuses du pape permettent la réconciliation du Canada avec son histoire, avec ses blessures et ses péchés », avance Atasse Koulepe, un père de famille de 37 ans.

Selon ce natif du Togo qui a adopté le Québec il y a sept ans, le « pèlerinage de pénitence » du pape François insufflera une nouvelle vitalité à la chrétienté. « La preuve, c’est que les billets pour la messe se sont envolés en 10 minutes », souligne le jeune père.

Originaire d’Afrique, il se sent solidaire des Premières Nations, des Inuits et des Métis. « Pour des gens qui ont connu l’esclavagisme etl’acculturation, l’Église représente la colonisation. Pour nous, il y a un parallèle à faire avec la réalité que les Autochtones ont vécue ici, explique M. Koulepe. Il faut, conclut-il, que l’Église reconnaisse cette plaie. On ne peut pas la gommer ; elle ne partira pas toute seule. »



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