Lettre sur la forêt

Fenêtre donnant sur la baie de Baie-Comeau. Des milliers d’hommes y débarquèrent pendant des décennies pour venir bûcher dans les forêts du Nord.
Photo: Monique Durand Fenêtre donnant sur la baie de Baie-Comeau. Des milliers d’hommes y débarquèrent pendant des décennies pour venir bûcher dans les forêts du Nord.

Les fenêtres accompagnent nos vies, les jalonnent, éclatantes ou ombreuses, en fonction de la lumière, des saisons et de nos états d’âme. Médiation entre l’intérieur et l’extérieur, elles incarnent ouverture ou enfermement, évasion ou refuge. Au gré de ses chemins récents, notre collaboratrice Monique Durand ouvre quelques fenêtres donnant sur l’ici ou l’ailleurs, bien contemporaines ou rappelant l’Histoire. Quatrième article sur sept de notre série Fenêtres.

J’ai demandé une table face à la fenêtre. Sous mes yeux, la baie de Baie-Comeau se mire dans mon verre de mousseux. Et la côte nord du fleuve, encore tachetée de plaques de neige, s’étire vers l’est en un long bras escarpé.

Il s’en est passé des choses dans cette baie. Des transhumances d’hommes du « sud » qui y ont débarqué pendant des décennies pour venir bûcher au nord, jusqu’à 30 000 certaines années, véritables migrations annuelles en même temps que celles des oies blanches. Des nuées d’hommes gaspésiens, notamment. Mon vieil ami Walter était de ceux-là. Il partait à l’automne avec ses bottes et sa hache, les batteries chargées à bloc. Et revenait en Gaspésie tard au printemps pour retrouver sa femme et ses neuf enfants.

Ce texte est publié via notre section Perpectives.

Je le vois distinctement avec sa barbe drue comme la toison d’un porc-épic. Il rentrait chez lui avec des poux, les pieds en feu, les épaules contusionnées d’avoir tant bataillé avec les fûts d’épinettes, et une paye maigrelette. Jour après jour, il avait refait ses exploits, égal à sa réputation de meilleur bûcheron du camp, empilant des cordes et des cordes de la chair des arbres. Il y laissait chaque année un peu de sa chair à lui. Dans une vie où les victoires étaient rares, c’était son triomphe. Il avait gagné sur quelque chose. Il rentrait au bercail fier comme un pape.

Je le vois en songe lui aussi, pas un pape, mais un évêque, Mgr Napoléon-Alexandre Labrie. Sa Lettre sur la forêt de 1948, peu connue, est restée dans les annales de l’histoire du Québec comme le manifeste d’un être visionnaire, épître coup-de-poing qui dérangeait les instances politiques (Maurice Duplessis était alors premier ministre du Québec), économiques et religieuses de l’époque, pour ne pas dire qui leur volait dans les plumes. Un écrit qui résonne encore fortement aujourd’hui, 74 ans plus tard.

Cette lettre pastorale déplore les conditions dans lesquelles travaillent les hommes. « On a traité l’ouvrier forestier comme une machine. » Et critique sans détour l’exploitation effrénée et chaotique, au nom du profit des compagnies, de la forêt nord-côtière. « Nous l’avons fait reculer comme une ennemie », maugrée-t-il, exhortant le Québec à prendre modèle sur la gestion du couvert forestier en Scandinavie. Sans un souci de régénération, met-il en garde, la forêt sera pelée, tondue, rasée. « La hache qui vibre sur les noeuds prend des résonances de tocsin », lâche l’évêque. Nous sommes en 1948 ! Avant L’erreur boréale de Richard Desjardins. Avant même que les mots « écologie » et « développement durable » ne soient popularisés.

De petites autocraties rigides

 

Dans la baie, la marée se retire, dégageant, un mètre à la fois, le fond du fleuve. Le soleil amerrit sous les nuages. Tout devient de bronze. Enchantement du palais avec ce saumon fumé que Lynn, la patronne, me sert à l’instant. Enchantement des yeux collés à la fenêtre. « Il faut développer une culture du regard sur le paysage, déclarait l’architecte paysagiste Philippe Poullaouec-Gonidec dans une entrevue accordée au Devoir l’été dernier, le paysage participe au bonheur. » Que oui !

Revenons à notre homme. Napoléon-Alexandre Labrie, né en 1893 à Godbout, petite cité forestière sise plus à l’est, entre Baie-Comeau et Sept-Îles, s’insurge aussi, dans sa Lettre sur laforêt, contre les villes dites « fermées ». « On a créé chez nous de petites autocraties rigides. »

Baie-Comeau est alors l’une d’elles, appartenant à la Quebec North Shore (QNS) et à son propriétaire, le colonel Robert McCormick, venu y installer une usine de papier en 1937 pour nourrir les pages du journal Chicago Tribune, et y établir un village où vivraient les travailleurs qu’il emploie. « L’industrie a cherché des serviteurs heureux, poursuit le prélat, à qui rien ne manquerait mais qui resteraient serviteurs, totalement à la disposition et à la merci de leurs maîtres. » Et vlan !

Photo: Monique Durand Dans la baie, la marée se retire, dégageant, un mètre à la fois, le fond du fleuve. Le soleil amerrit sous les nuages. Tout devient de bronze.

Au nez et à la barbe de la QNS, l’évêque indompté prépare un grand coup : fonder une ville nouvelle, un peu à l’ouest de Baie-Comeau, sur les bords de la rivière Manicouagan. Cette cité neuve s’appellera Hauterive et sera administrée par des autorités civiles, comme une municipalité normale. Sous l’impulsion de Mgr Labrie, Hauterive sera dotée d’un hôpital, d’une école normale et d’un collège d’où sortiront les premiers bacheliers formés sur la Côte-Nord. L’ecclésiastique encouragera aussi la création de coopératives.

Il faut voir ce petit bijou visuel rescapé de l’Histoire, où l’homme Labrie procède, le 17 avril 1948, à l’abattage des premiers arbres sur les lieux de la future Hauterive. Vêtu en évêque, large ceinturon rouge à la taille, se relevant les manches, il bûche à toute volée, la sainte Croix à son cou se balançant à droite et à gauche. Puis il passe de la hache au godendard. La forêt, monseigneur connaît !

Déménager la capitale du diocèse

 

Les lumières aux fenêtres de Baie-Comeau commencent à s’allumer comme de petits feux pâles dans chaque maison. Le soir approche. Le dos de saumon en sauce du chef est un délice.

Le héros n’a pas légué qu’une ville nouvelle. Il a bouleversé le destin de cette région québécoise appelée Côte-Nord, première terre où abordèrent les Européens de ce côté-ci de l’Atlantique. Une large partie du destin de l’Amérique du Nord s’y est jouée. En faisant de Hauterive le siège du nouveau diocèse dont il venait d’hériter, qui s’étendait de Tadoussac à Natashquan, il détrônait Havre-Saint-Pierre de ce titre et renversait les pôles de cette immense contrée, y transplantant son coeur 500 km à l’ouest. Hauterive, pensait-il, serait plus proche que Havre-Saint-Pierre des centres névralgiques du reste du Québec.

Aujourd’hui, la population de la grande région de Baie-Comeau s’élève aux environs de 20 000 habitants, celle de Havre-Saint-Pierre, 3500. À noter que Québec a forcé la fusion de Baie-Comeau et Hauterive en 1982, laquelle se réalisa dans la douleur.

Presque plus de lumière à présent, sinon une tache rose orangé basse dans l’horizon. « Les compagnies s’enrichiront et s’en iront sans connaître notre misère, mais nous, nous resterons », écrit encore notre homme dans sa lettre fameuse.

Mon Gaspésien Walter a continué de traverser le fleuve la hache entre les dents pour aller, à moitié mort pour revenir. Il a aimé la forêt plus que lui-même.

Napoléon-Alexandre Labrie, lui, n’est pas resté. Il a démissionné en 1956 « pour des raisons personnelles ». Il est allé vivre à Québec, où il s’est éteint en 1973, à 79 ans. Il n’a plus jamais voulu retourner sur la Côte-Nord. Un documentaire signé Robert Tremblay souligne que revoir la côte aurait été pour lui trop souffrant. Étrange personnage, un hyperactif en même temps qu’un romantique. Craignait-il d’en mourir ? De mourir de revoir sa côte, sa forêt, sa vie, son oeuvre ? Ce retrait lui aura-t-il rendu l’existence plus douce ? Il y a parfois des ruptures fracassantes, qui n’ont de sens que pour soi, aux autres incompréhensibles.

Ma fenêtre est maintenant aussi noire que le café de Lynn. Il fait nuit sur Baie-Comeau.



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