Miroirs - La folie des grandeurs

Enfant, j'étais fasciné par le château de Versailles. Les jardins, certes, avaient une superbe dans les déliés des bosquets et des rosiers entaillés. La baignoire du Roi-Soleil, qui ne servait que très rarement, m'indiquait les contours de l'hygiène du siècle des Lumières. Mais c'était la galerie des Glaces que j'attendais. Un entassement excessif de miroirs... géants. Une démesure de l'image portée cent fois, mille fois.

Et si Versailles m'introduisait dans le mythe du miroir géant, j'en ai retrouvé plus tard dans quelques seigneuries napoléoniennes, comme si la grandeur du personnage hébergé ou l'image qu'il s'en faisait avaient une incidence sur la taille des miroirs des salons de réception ou des chambres nuptiales. Même combat du côté de Sissi, à Schönbrunn, ou dans ses palais d'été, à Bad Ischl, là où l'impératrice toute menue aimait voir son image osciller entre ses passions pour les gardes-chasses locaux et sa fascination pour les sous-vêtements en daim, tout cela sur écran miroir géant.

Quelques palais édulcorés de Marrakech ou d'Istanbul donnaient également dans le miroir géant, là où brillances et courbes de baladi s'en donnaient à coeur joie. C'est ainsi que la danse entra également dans le miroir grand format des salles de répétition du Kirov. Dans un des châteaux provençaux du marquis de Sade et dans un ancien bordel vénitien à Mira, tous deux reconvertis en hôtels, les miroirs de grande taille servaient sans équivoque aux enfourchements libertins.

Il y a quelques semaines, Faust me donnait, l'espace d'un film, l'occasion de voir l'humain ou le diable transposer leur image dans le futur avec un gigantesque miroir. Hier, Harry Potter me donnait l'occasion de saisir le magicien dans une de ses positions préférées, baguette à la main et interrogeant un miroir de grande taille où il pouvait discerner une panoplie de personnages que seule ma fille saisit.

Je pensais donc que les miroirs géants n'étaient réservés qu'au passé, aux châteaux, aux salles de répétition et aux films en costumes.

Jusqu'à ce que je m'arrête à Saint-Roch-de-l'Achigan, chez JC Perreault, là où des meubles d'exception jouxtent des champs de carottes et de choux, un marchand de tracteurs et un revendeur de voitures d'occasion.

Ils étaient là... Je veux dire les miroirs: géants, énormes, cossus, avec frisette ou avec encadrement plus nuancé. Ils étaient là par dizaines, face à une table de salle à manger et se reposant sur un mur mitoyen. Était-ce là une tendance?

Gilles Anctil, décorateur, styliste et ensemblier de l'endroit, confirmait la question: cela fait deux ans que les miroirs de très grand format ont cette cote d'amour. Plus ils sont grands, plus ils partent vite. Une clientèle qui varie de 25 à 55 ans. C'est une démesure qu'on ne retrouve pas dans les autres accessoires.

Les personnes qui achètent ces miroirs sont souvent fascinés par le passé, la vie de château et de ses occupants, le rêve, les contes, la danse. En l'installant, il y a un effet grandissant et éclairant. On semble agrandir la pièce, la rallonger de quelques angles.

On double les centres d'attraction et on s'en sert comme cloison. Cacher ou montrer, se regarder ou être voyeur... Comme un écran qui bouge au fil des besoins.

Avec des encadrements brillants, dorés, cuivrés, le miroir géant peut être considéré comme un élément d'apparat. Pour Gilles Anctil, la démarche en ce sens est amusante: on a souvent l'impression que pour la décoration, beaucoup de gens pensent et rêvent de doré mais n'osent pas faire le pas dans l'acquisition d'un accessoire stylisé, édulcoré. Avec ces grands miroirs, on passe de la culpabilité de la richesse trop affichée à la satisfaction de posséder du brillant.

Enfin, dernier élément de l'engouement pour cette tendance: les prix. Ils oscillent entre 700 et 1500 $ pour un véritable mur de glace réfléchissante entourée d'un cadre à identités variables, royales, princières.

Comme une folie des grandeurs disponible en magasin.