Le plus grand cimetière du Canada à la croisée des chemins

Suspension d’un leader syndical, réduction du personnel et situation financière précaire affectent durement l’entretien et le service à la clientèle du plus grand cimetière du Canada. Une situation qui entraîne une pluie de critiques de la part de proches des personnes inhumées, dont certains envisageraient même de mettre fin à la présence de leurs ancêtres sur ce site, a appris Le Devoir.

La tension a monté d’un cran mardi entre l’employeur et les employés de bureau du cimetière Notre-Dame-des-Neiges, au pied du mont Royal, qui ont tenu une journée de grève pour dénoncer la suspension pour cinq jours du président de leur syndicat, Éric Dufault. Ce dernier aurait été suspendu pour son « insubordination », mais le syndicat voit plutôt là une réplique dans le contexte d’un conflit de travail qui s’étire depuis cinq ans et gravite autour des salaires offerts aux employés.

« En gros, c’est un coup de marteau après une situation qui aurait tout simplement dû entraîner une rencontre du patron avec l’employé », relève M. Dufault en entrevue au Devoir. Autour de lui, des travailleurs syndiqués manifestaient bruyamment à l’entrée du cimetière, mardi.

Plusieurs petits drapeaux soulignant la courte grève de ce syndicat ont d’ailleurs été apposés aux différentes entrées de cet immense cimetière au grand dénivelé. Ses membres reprendront leurs activités ce mercredi, mais les problèmes de fond, eux, persistent. Le nombre d’employés de bureau a chuté de 23 à 18 depuis 2020, tandis que l’on compte aujourd’hui 93 employés contre 125 il y a deux ans pour assurer l’entretien de ce site de plus de 139 hectares.

Il en résulte des clients déçus de l’entretien des tombes de leurs proches inhumés et des plaintes qui ne peuvent être prises en compte rapidement, faute d’une main-d’oeuvre suffisante, relève M. Dufault. « On est surchargé, ça ne fournit pas », relève le leader syndical.

Dégradation

 

Lors du passage du Devoir mardi après-midi, des employés de longue date du site ont confié n’avoir jamais vu ce cimetière dans un aussi mauvais état. Des herbes hautes et des plantes dépassent plusieurs tombes, dont les noms gravés se retrouvent cachés, tandis que les terriers de marmottes se multiplient partout sur le site, plongeant de nombreux proches des défunts dans le désarroi.

« Je ne veux même plus aller au cimetière, parce que ça me désole tellement », confie Karine Payton, dont la mère a été enterrée dans ce cimetière il y a une dizaine d’années. La dernière fois qu’elle s’est rendue sur ce site, raconte-t-elle, elle ne reconnaissait même plus la tombe de sa mère, cachée par la verdure. Elle constate d’ailleurs que l’entretien de ce cimetière, qu’elle trouvait jadis « beau », n’a cessé de se détériorer au fil du temps, en particulier cette année.

« C’est dégradant », ajoute Mme Payton, dont la soeur a confié en entrevue avoir tenté en vain dans les derniers mois que ses plaintes soient entendues par l’administration du cimetière. Une autre dame, rencontrée dans les allées mardi après-midi, a fondu en larmes lorsque nous l’avons questionnée sur le mauvais entretien des lieux, qu’elle a qualifié de « manque de respect » pour les proches des personnes décédées.

« Honnêtement, c’est pathétique. J’ai été choqué, comme citoyen », lance pour sa part le conseiller indépendant dans Ville-Marie, Serge Sasseville, dont tous les proches décédés ont été inhumés dans ce cimetière, où la famille compte un lot depuis 1914. C’est lorsqu’il a voulu rendre hommage plus tôt ce mois-ci à son conjoint décédé en 2018 qu’il a constaté le mauvais entretien « du plus grand cimetière de Montréal ».

« Cette année, j’ai constaté que je n’ai jamais vu le cimetière dans cet état-là », relève l’élu, qui compte soulever cette problématique à la mi-septembre pendant la prochaine rencontre de la Table de concertation du mont Royal, dont il est membre.

Dans ce contexte, les employés de bureau du cimetière reçoivent un nombre croissant d’appels de personnes qui désirent déplacer le corps de leurs proches dans un autre cimetière pour vendre ensuite leur lot au cimetière Notre-Dame-des-Neiges dans un processus de « rétrocession », a appris Le Devoir. « Le volume d’appels est beaucoup plus présent » concernant de telles demandes, affirme M. Dufault. « C’est comptabilisé. » Une information que le cimetière n’a pas été en mesure de valider mardi.

« La situation financière ne s’améliorera jamais avec l’abandon de la clientèle et du cimetière », renchérit le leader syndical, qui fait état d’un « cercle vicieux » dans lequel est plongé ce cimetière, qui a ouvert ses portes en 1854.

« Plan vert » qui laisse perplexe

Tandis que les critiques s’accumulent sur les réseaux sociaux et la boîte vocale des employés du bureau du cimetière, ce dernier fait valoir qu’il ne fait qu’appliquer le « plan vert » qu’il a mis en place dans une optique de développement durable en 2021. Celui-ci prévoit notamment de remplacer graduellement les pelouses du site par « un pré de plantes indigènes ».

« Forcément, il y a moins de pelouses qui sont tondues qu’auparavant. On laisse pousser la végétation davantage », fait valoir le porte-parole du cimetière, Daniel Granger, qui estime « qu’il y a une éducation à faire auprès des personnes » concernant cette démarche écologique.

Des employés syndiqués répliquent toutefois que ce « plan vert » sert plutôt de prétexte pour réduire le nombre d’employés destinés à l’entretien dans un contexte où ce cimetière a enregistré des pertes totalisant près de 103 millions de dollars entre 2008 et 2019, soit environ 8,6 millions par année. « Le plan vert, c’est de la frime », lance ainsi Éric Dufault.

Joint par Le Devoir, le président de l’Association des cimetières chrétiens du Québec, François Chapdelaine, souligne que nombre de cimetières dans la province se trouvent à devoir faire face à « une sensibilité écologique plus forte » tout en répondant aux attentes de leurs clients. « Ce n’est pas toujours facile », souligne-t-il. Quant aux défis financiers, ceux-ci peuvent entraîner une réduction des heures d’ouverture, voire une diminution de l’entretien des lieux dans certains cimetières, relève-t-il, mais rares sont ceux qui sont menacés de fermeture. « On a un devoir de pérennité. »

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