Le visage de l’insécurité alimentaire change au Québec

Quand les finances sont précaires, c’est la facture d’épicerie qui en souffre le plus souvent.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Quand les finances sont précaires, c’est la facture d’épicerie qui en souffre le plus souvent.

L’inflation et la crise du logement entraînent de plus en plus de ménages québécois dans l’insécurité alimentaire. Une situation qui se traduit par des pressions considérables sur le système de santé et les organismes communautaires. Et la solution durable à ce problème ne passe pas par le traitement à la pièce, mais par la prévention, d’après plusieurs experts.

Quand les finances sont précaires, c’est la facture d’épicerie qui en souffre le plus souvent. « Le loyer, c’est une dépense incompressible, et les gens se nourrissent avec ce qu’il reste », indique Louise Potvin, professeure à l’Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les approches communautaires et les inégalités dans le domaine de la santé.

Blanca, mère célibataire de deux adolescents, y arrive à peine. L’infirmière auxiliaire est en retour progressif au travail, après avoir reçu en 2020 un diagnostic de cancer du sein qui l’a forcée à cesser ses activités. « J’avais une voiture et l’hypothèque de la maison à payer, et je ne savais pas que j’allais tomber malade. Tout est plus cher : ça arrive que tu ne gagnes plus assez », se désole-t-elle. C’est finalement en réduisant sa facture d’épicerie qu’elle parvient à remonter la pente : elle fréquente des organismes d’aide alimentaire depuis deux ans.

Le coût de la souffrance

« Si vous n’êtes pas capables de vous nourrir avec les produits agroalimentaires disponibles sur le marché, ça devient une quête quotidienne », explique la professeure Potvin. Et cette quête se traduit par beaucoup de détresse et d’anxiété, racontent des organismes communautaires.

Chez Bouffe laurentienne, par exemple, une intervenante sociale sillonne la région pour répondre uniquement aux besoins des usagers des comptoirs alimentaires de l’organisme. « Pour avoir de l’ouvrage, elle en a », souligne son directeur général, Dominique Cadieux. De son côté, Nathalie Loyer, directrice de la Soupière Joliette-Lanaudière, dit maintenant devoir verrouiller les conteneurs où elle jette les denrées périmées pour éviter que les gens y cherchent de quoi se nourrir.

« Si tu n’as pas mangé, c’est vraiment facile de te désorganiser. Tu entres dans un cycle d’anxiété ; ta seule préoccupation, c’est de te nourrir. Une personne qui n’a pas de problèmes de santé mentale peut facilement en développer », explique Sylvie Chamberland, codirectrice générale du Carrefour solidaire Centre communautaire d’alimentation de Montréal. Un enfant qui ne mange pas à sa faim est aussi plus à risque de développer de l’hyperactivité ou des problèmes de comportement, note de son côté Suzanne Lepage, nutritionniste au Dispensaire diététique de Montréal.

« Mes deux plus vieux comprennent que c’est difficile financièrement, qu’il faut faire attention. Mais le plus jeune ne comprend pas. Il veut jouer, il veut tout manger. Quand il voit des trucs dans les magasins, il veut les avoir. Au parc, il pleure parce qu’il veut un ballon lui aussi. C’est difficile », confie Rebecca, une mère célibataire de trois enfants qui a accepté de dévoiler cet aspect de sa vie sous le couvert de l’anonymat.

L’insécurité alimentaire met aussi à mal la santé physique. En période précaire, les gens tendent à limiter leur consommation surtout de fruits et de légumes, constate Suzanne Lepage. Une carence qui encourage le développement de problèmes d’hypertension, de diabète, ainsi que certains cancers.

Tout ceci a d’ailleurs un prix : au Canada, les coûts des soins de santé prodigués à un adulte souffrant d’insécurité alimentaire légère, modérée ou grave sont respectivement 23 %, 49 % et 121 % plus élevés que ceux donnés au reste de la population.

Voir au-delà de l’aide alimentaire

On associe souvent l’insécurité alimentaire au recours aux banques alimentaires. Pourtant, seulement une personne sur cinq se trouvant dans cette situation fait appel à ces organismes, indique François Fournier, chercheur à l’Observatoire québécois des inégalités.

Il existe un éventail de stratégies de prévention, note-t-il : la mise en place de jardins et de cuisines communautaires, la création d’ateliers de gestion de budget et la formation de groupes d’achat, entre autres.

Les banques alimentaires répondent par contre à des besoins urgents. « On reconnaît que ce n’est pas en donnant des kilos [de nourriture] qu’on règle le problème de la faim. Mais si on est capable de faire une meilleure utilisation d’aliments qui iraient au site d’enfouissement [autrement], c’est insensé de ne pas le faire », soutient le directeur général de Moisson Montréal, Richard Nadeau.

Le chercheur Fournier croit que leur rôle est essentiel, « mais ça demeure du palliatif ». « Il faut ajouter un bras à la lutte contre l’insécurité alimentaire. Et il doit toucher à sa cause principale, soit le manque de revenus et de pouvoir d’achat »,souligne-t-il.

Les pistes de solution sont donc multiples. Virginie Larivière, porte-parole du Collectif pour un Québec sans pauvreté, revendique par exemple un salaire horaire minimum de 18 $. « Ce n’est pas logique que les entreprises ne payent pas leurs employés et que l’État doive pallier le manque, dit-elle. Travailler devrait permettre de sortir de la pauvreté. »

L’insécurité alimentaire est aussi profondément liée au logement, note la professeure Potvin, qui estime que les loyers actuels sont à la racine du problème. Une partie du remède pourrait donc relever du logement social.

Donald Boisvert défend aussi une approche multisectorielle. Il dirige La Corbeille, un organisme d’Ahuntsic-Cartierville qui oeuvre non seulement en sécurité alimentaire, mais aussi en réinsertion socioprofessionnelle. Investir en prévention procure un réel bénéfice à la collectivité, soutient-il : 85 % des personnes qui passent par le programme de La Corbeille réintègrent le monde du travail, et elles « sont moins judiciarisées, ne vivent pas aux crochets de l’État, payent des taxes et sont davantage en santé ».



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