Rouyn-Noranda déchirée par sa fonderie

Des études récentes lient les émissions d’arsenic de la fonderie à des maladies pulmonaires développées par des résidents de Rouyn-Noranda.
Photo: Étienne Ravary Le Devoir Des études récentes lient les émissions d’arsenic de la fonderie à des maladies pulmonaires développées par des résidents de Rouyn-Noranda.

Aimée pour ses dollars, détestée pour sa pollution de l’air, l’usine de cuivre Horne divise la ville de Rouyn-Noranda. Or, des voix s’élèvent pour éviter que le débat s’empoisonne à son tour.

La fonderie Horne domine Rouyn-Noranda. Ses tuyaux surplombent la ville et des centaines d’emplois payants en dépendent. Les grosses lettres de « Glencore » plaquées sur l’aréna municipal rappellent le nom du propriétaire de l’usine. Rares sont les initiatives qui ne bénéficient pas des subventions de cette entreprise.

Sauf que la paix sociale achetée s’effrite. Des études récentes lient les émissions d’arsenic de la fonderie à des maladies pulmonaires.

Émilie Robert, du groupe environnementaliste Mères au front, s’est levée d’un bond lorsqu’elle a lu l’étude dite de « biosurveillance » de la Santé publique régionale. « L’inquiétude a monté d’un cran », dit-elle. La mère de famille a reconnu dans le document tous les problèmes de santé qui affligent ses enfants.

Photo: Étienne Ravary Émilie Robert, co-porte-parole de Mères au front 

Sa première fille est née avec un faible poids. Elle a ensuite déménagé dans un village en dehors de Rouyn-Noranda, et son fils y est né en parfaite santé. Ce dernier fréquente depuis quelques années une garderie à proximité de la fonderie et il a commencé à souffrir d’asthme. Ces problèmes de santé collent exactement avec les risques décrits par le CISSS local. De plus en plus de parents s’élèvent contre l’indulgence envers Glencore. Début juillet, une cinquantaine de médecins ont signé une lettre ouverte exigeant que l’entreprise se conforme aux normes. Certains citoyens ont anonymement confié au Devoir avoir dû rompre des amitiés après des échanges houleux sur la question.

 

« “C’est moins pire que c’était”, “Ça a toujours été de même” », pastiche Émilie Robert en reprenant les expressions de certains concitoyens. « Ce n’est pas rien, de l’arsenic ! On l’appelle le roi des poisons. »

Ce déchirement n’est pas nouveau. Il y a quelques années, l’affiche « Rouyn-Noranda : la capitale mondiale du cuivre » à l’entrée de la ville avait été vandalisée. On avait pu alors brièvement y lire « Rouyn-Noranda : la capitale mondiale de l’arsenic ».

Fermer la mine, fermer la ville ?

Face à ces activistes, d’autres insistent sur les bienfaits de la fonderie. « Il y a quand même 600 emplois directs à la fonderie, 1800 emplois indirects. Il y a toute une expertise en génie qui s’est développée à partir de ça, une expertise exportée à l’étranger », fait remarquer le président du conseil d’administration du Centre local de développement Rouyn-Noranda, Marc Bibeau.

« Il y a assurément une certaine fierté, et il y a des gens aujourd’hui qui en sont fiers », ajoute-t-il.

Peu d’Abitibiens croient que l’usine fermera, comme l’avait évoqué au début du mois le premier ministre François Legault. Le coût associé à la décontamination du site est élevé. La fonderie ne fait plus vivre toute la ville, comme en 1927, mais elle demeure le moteur de la municipalité. Sa perte serait aussi colossale que la hauteur des cheminées de la fonderie.

Le souvenir de la grève au début des années 2000 a laissé ici un goût amer. Toute la ville a vécu près d’un an comme si la fonderie avait disparu. Personne ne semble vouloir revivre cette morosité.

Photo: Étienne Ravary Le Devoir La fonderie Horne a plusieurs fois réduit ses émissions polluantes en filtrant la fumée émise par ses cuves. 

« Tu peux fermer la fonderie pour des questions de santé, mais ça va amener d’autres problèmes de santé », fait d’ailleurs remarquer Marc Bibeau. Pauvreté, divorces, faillites personnelles et tout ce qui en découle attend la région, avance-t-il, selon ce scénario.

Mais comme l’ensemble des Rouynorandiens interrogés, il est d’avis que le passe-droit de pollution émis par le gouvernement ne passe plus.

« Je pense que, comme tout organisme et comme citoyen, on s’attend à ce que le gouvernement en fasse plus. On s’attend à ce que la fonderie en fasse plus également pour [améliorer] ses procédés. Je pense qu’ils font beaucoup de travail de recherche et développement et ils l’ont prouvé depuis le début des années 2000. »

Des années de progrès

 

Pour comprendre le progrès parcouru par la fonderie depuis ses débuts en 1927, Le Devoir a rencontré Georges Villemure, ancien superviseur pour Glencore et retraité après une longue carrière dans les mines d’Abitibi-Témiscamingue

Fils d’un mineur décédé dans la cinquantaine « les poumons desséchés », M. Villemure assure « avoir vu des changements incroyables » en quelques décennies.

Photo: Étienne Ravary Le Devoir Georges Villemure, ancien superviseur pour la fonderie Horne

« Dans les années 1970, on commence à penser à se protéger contre les poussières. Dans le temps, il fallait se battre pour que les employés portent des masques. Aujourd’hui, les jeunes exigent de travailler avec des masques. »  
 

Divers citoyens interrogés par Le Devoir confirment ce changement de mentalité entre les générations. « On s’habitue à l’odeur », a lancé avec indifférence un citoyen voisin de la fonderie depuis des décennies. Des jeunes n’hésitent pas à parler avec ironie du complexe métallurgique comme d’un voisin « qui coupe le souffle ».

Quelques années auparavant, à une époque pas si lointaine, des dizaines d’hommes attendaient en file au bureau de chômage en attendant qu’un emploi se libère. Aujourd’hui, chaque employé est compté pour la fonderie tant la main-d’oeuvre se fait rare.

C’est pourquoi Georges Villemure croit que la santé des employés et de leur famille a enfin commencé à devenir importante pour les dirigeants. « Si le gars reste en vie plus longtemps, il travaille plus longtemps. C’est une gestion financière. »

« Quand on parle de la fonderie, on parle d’une entreprise qui investit. Les gens de Glencore ne sont pas des gens de mines. Ce sont des gens de business. La fonderie par elle-même ne va pas changer. Ce sont les gens qui travaillent à la fonderie qui font que ça change. »

Jadis, la fonderie lançait de grandes bouffées de soufre qui asphyxiait la ville au point de forcer les gens à se barricader à l’intérieur. Depuis la fin des années 1980, la fonderie récupère ce souffre pour le transformer en acide sulfurique.

Les noms de chimistes et de métallurgistes d’ici qui réfléchissent aux solutions d’ingénierie reviennent dans le discours du technicien minier. « C’est plus qu’une mine, c’est une communauté. Le changement va venir de la communauté. […] On fait équipe. La fonderie, faut pas que tu les lâches. »

Les représentants de la fonderie Horne ont accepté de rencontrer Le Devoir. L’entrevue exclusive paraîtra mercredi.