René le bien nommé

À l’image de Lénine, dont le nom orne la voie centrale de toutes les villes de Russie, le «boulevard René-Lévesque» existe au Saguenay, en Gaspésie, à Québec, à Sherbrooke, à Montréal (sur la photo) et sur les deux rives du Saint-Laurent dans la région métropolitaine.
Photo: Adil Boukind Le Devoir À l’image de Lénine, dont le nom orne la voie centrale de toutes les villes de Russie, le «boulevard René-Lévesque» existe au Saguenay, en Gaspésie, à Québec, à Sherbrooke, à Montréal (sur la photo) et sur les deux rives du Saint-Laurent dans la région métropolitaine.

Cet été, René Lévesque aurait eu 100 ans. Jusqu’au 24 août prochain, date anniversaire, Le Devoir souligne sur toutes ses plateformes la mémoire du fondateur du Parti québécois, l’un des plus grands premiers ministres de l’Histoire du Québec, avec la série 100 ans de René Lévesque.

Le nom de René Lévesque ne résonne pas seulement dans les arrière-pensées de politiciens, les pensées d’indépendantistes et les écrits d’historiens. L’écho de celui que les Québécois surnommaient sans malice Ti-Poil se réverbère sur les noms de rues, de boulevards, d’autoroutes, jusqu’aux appellations de cours d’eau. Il demeure à ce jour le premier ministre québécois le plus honoré dans nos villes et dans nos villages.

C’est à croire qu’il tient le rôle de père de la nation. À l’image de Lénine, dont le nom orne la voie centrale de toutes les villes de Russie, le « boulevard René-Lévesque » existe au Saguenay, en Gaspésie, à Québec, à Sherbrooke, à Montréal et sur les deux rives du Saint-Laurent dans la région métropolitaine. Seule Gatineau semble résister à son aura posthume, car seuls un parc et une petite rue excentrée lui rendent hommage.

En tout, son nom revient 42 fois au Québec, selon la liste de la Commission de la toponymie, loin devant les premiers ministres qui ont été ses contemporains. René Lévesque écrit son nom plus profondément dans le livre de l’histoire que son grand rival, Robert Bourassa.

Gare à l’illusion du nombre en toponymie, souligne néanmoins le géographe de renom Henri Dorion. « Le nombre de fois où un nom apparaît ne signifie pas toujours qu’une personnalité est plus prisée ou honorée qu’une autre, parce que les noms de lieux ont une tendance naturelle à se multiplier. » Par exemple, « le nom de “Québec” à l’origine, c’était une ville. Mais depuis, des dizaines et des dizaines de toponymes utilisent Québec dans leur appellation ».

C’est ainsi que la maison René-Lévesque, à New Carlisle, a pignon sur la rue du même nom. Ou que le pavillon René-Lévesque à Saint-Jean-sur-Richelieu est sis dans le parc homonyme. Même ritournelle pour l’autoroute René-Lévesque qui longe les villes de la Rive-Sud, jouxtant une promenade et un monument à son effigie.

Les appellations de lieux publics servent de repères dans l’espace, mais aussi dans le temps. Ces rappels du passé reflètent l’importance accordée à tel ou tel pan de l’histoire, explique M. Dorion « Chez nous, on privilégie les personnages politiques. En France, par exemple, on honore beaucoup les personnages du monde artistique, du monde littéraire. Là-bas, c’est plus varié à cet égard-là. »

Dans tous les cas, « ce sont presque toujours des hommes » qui sont honorés, ce qui rappelle le sexe de l’histoire.

La cartographie de la mémoire de René Lévesque nous transporte jusque dans la circonscription électorale éponyme, sur la Côte-Nord, un mérite réservé à un très petit nombre de premiers ministres. Cette appellation radicalement transpartisane rappelle son rôle dans l’érection des barrages et des réservoirs qui zèbrent le territoire. Même les bureaux d’Élection Québec, dans la capitale nationale, portent le nom de ce démocrate.

À tout seigneur, tout honneur, le complexe hydroélectrique sur La Grande-Rivière, dans le Nord-du-Québec a été renommé Robert Bourassa, lui-même surnommé le « père de la baie James ».

L’époque du baptême joue dans l’acte de commémoration. Les « vieux » premiers ministres ont l’avantage du temps. Joseph-Adolphe Chapleau et Lomer Gouin retrouvent aujourd’hui leur nom de famille aux quatre coins du Québec, non pas pour leur grand legs, mais parce qu’ils ont eu l’à-propos de mourir avant des époques marquées par de multiples chantiers.

Le cas Dorchester

 

Il est de bon aloi d’attendre un an après le décès d’un honorable personnage avant de lui consacrer une postérité toponymique. Cette règle ne fut qu’officieuse dans le cas de René Lévesque.

Quinze jours à peine après le dernier souffle du premier chef péquiste, la Ville de Montréal et son maire d’alors, Jean Doré, se mirent en branle pour consacrer le défunt. Ils jetèrent leur dévolu sur le boulevard Dorchester (qui, d’ailleurs, se nommait autrefois Grand chemin de la Haute Folie).

La voie était toute tracée. Hydro-Québec et Radio-Canada — deux institutions marquées par la vie du feu premier ministre — y ont élu domicile. Il s’agit d’un axe est-ouest symboliquement prompt à réconcilier les deux solitudes canadiennes. Qui plus est, une première tentative pour rebaptiser cette artère avait échoué quelques années plus tôt. Jean Drapeau avait proposé en 1976 d’en faire le boulevard Alphonse-Desjardins, « symbole du renouveau économique et social des Québécois ». Bref, tout était en place pour que « René-Lévesque » se pose en trait d’union à Montréal.

Un champ de bataille s’est ouvert pour l’imaginaire politique. Le boulevard René-Lévesque devait traverser Westmount, bastion anglophone. Une ligne sera finalement tracée. L’odonyme ne franchira pas les frontières de ce quartier, où Dorchester possède toujours son lieu de mémoire.

Le tout sera officialisé le 13 décembre 1988, le jour même où le square Dominion devient le square Dorchester.

Robert Bourassa a lui aussi obtenu son tronçon montréalais quelques années plus tard, en 2014, en plein centre-ville. On pensa d’abord renommer l’avenue du Parc, sans succès. L’option retenue lance un clin d’oeil à l’histoire. Les deux voies du boulevard Robert-Bourassa se séparent tout juste au moment où elles croisent le boulevard René-Lévesque.

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