L’étoile brillante de la Well

Photo: Adil Boukind Le Devoir En sortant de la station de métro De l’Église, aux intersections Galt et Wellington, dans Verdun, se trouve une grande enseigne à l’effigie de la Well.

Pandémie. Commerce en ligne et mégacentres. Inflation. Pénurie de main-d’oeuvre. Les chocs traumatiques ne manquent pas pour les rues commerçantes du Québec. Avec la série Nos rues à pied, Le Devoir évalue donc en mode déambulatoire la résilience de quelques-unes d’entre elles. Troisième promenade : l’apogée de la Well, à Verdun.

Par un après-midi ensoleillé de juillet, la grande bannière installée au-dessus de la promenade Wellington reflète le climat ambiant : « Bonjour beaux jours ». Ici, c’est le terrain de jeu de nombreux triporteurs, dont les conducteurs défilent comme des paons au centre de l’artère, entre les vélos et les passants.

L’un d’eux est Roland Clément, propriétaire d’un « bécyk double ». « Je me promène avec ma copine ici d’habitude », explique-t-il en dévoilant un petit banc caché sous le siège principal.

« On est tellement contents de notre rue ici, s’exclame l’homme qui porte une petite croix par-dessus son t-shirt bleu, tandis que ses amis, eux aussi à bord de petits bolides, approuvent cette déclaration. On aime les décorations, les balançoires, les magasins… Tout ce qu’ils font. »

Photo: Adil Boukind Le Devoir Ici, c’est le terrain de jeu de nombreux triporteurs, dont les conducteurs défilent comme des paons au centre de l’artère, entre les vélos et les passants.

Manifestement, cet explorateur quotidien de la Well, qui habite le secteur depuis quarante ans, n’est pas le seul à apprécier la rue piétonnisée. Le mobilier temporaire en bois est occupé par des familles, de jeunes professionnels armés de leurs ordinateurs et des personnes âgées, qui observent les passants. Des enfants courent sur les dessins d’animaux qui ornent la chaussée.

Dans une odeur de peinture fraîche, les curieux se rassemblent autour d’artistes qui créent en direct, sur un panneau en bois, une murale bleu et turquoise, sur laquelle s’animent une Lune et une planète. « On a été très inspirées par les photos de la NASA hier, alors on est parties sur un truc un peu galactique », lance la graffeuse féministe qui répond au nom de Moule.

Photo: Adil Boukind Le Devoir Dans Verdun, des dessins d’animaux ornent la chaussée, où nombre de passants se succèdent tous les jours. 

Les terrasses des restaurants, des cafés et des bars sont achalandées. Des mères font leurs emplettes avec leurs poussettes, dans des commerces assez diversifiés, de l’épicerie fine à la boutique de mode en passant par la librairie.

« La seule chose qui manque, c’est un magasin de linge pour enfants », note Daniel Barsalou, vêtu d’un t-shirt Jack Daniel’s et bien installé sur son triporteur rouge. Père de cinq filles et grand-père de 14 petits-enfants, il est ainsi obligé de faire périodiquement un saut au Walmart ou au centre commercial.

En bonne santé

 

Comme partout, la pandémie a fait mal à certains commerçants, mais la plupart s’en sortent avec des blessures mineures. Des restaurants ont fermé leurs portes, mais d’autres ont pris leur place. Finalement, il s’y trouve très peu de locaux vacants.

« On a un commerce qui s’adapte vraiment bien au mode pour emporter et au télétravail, rapporte le propriétaire du café Station W, Simon Defoy. Pour un résident du quartier, c’est plaisant d’aller se chercher un café avant de s’installer à son bureau à la maison ou de sortir le midi pour voir du monde en se commandant un sandwich. »

Le récit est différent à l’autre bout de la rue Wellington, près de 4 km plus loin, aux abords du Vieux-Montréal. Existant depuis le XVIIe siècle, ce chemin a été créé pour relier Ville-Marie, l’ancêtre de Montréal, à Lachine, haut lieu de la traite de fourrures.

« Cette rue a eu une importance phénoménale dans le développement de Montréal », affirme Taïka Baillargeon, directrice adjointe des politiques à Héritage Montréal.

Aujourd’hui, l’extrémité nord-est de l’artère se trouve dans la Cité du multimédia, siège de nombreuses entreprises en technologie de l’information. C’est aussi là que se trouve depuis cinq ans le café Monopole, au rez-de-chaussée d’un immeuble résidentiel. Dans les premières années, raconte la copropriétaire Ngoc-an Trinh, la demande en repas du midi était très importante.

Photo: Adil Boukind Le Devoir À 4 km de Verdun, à l’extrémité nord-est, la rue Wellington aboutit aux abords du Vieux-Montréal, où siègent de nombreuses entreprises en technologie de l’information, dans la Cité du multimédia. 

« Il n’y avait pas une grande offre de cafés et de restaurants indépendants par rapport à la densité de travailleurs des bureaux environnants », souligne Mme Trinh, dont le commerce au look chaleureux et tendance se transforme en buvette le soir.

Mais son chiffre d’affaires a chuté avec la pandémie et n’a pas tout à fait repris, surtout durant le jour, car les travailleurs fonctionnent maintenant en formule hybride. Si des commerces intéressants s’établissaient autour du sien, une plus grande clientèle serait attirée dans le secteur en soirée, croit-elle.

Un secteur industriel

 

Un monde sépare son côté de la rue Wellington de celui de Verdun. Il y a d’abord le large boulevard Robert-Bourassa, avec son iconique sculpture blanche nommée Source. Puis on arrive dans Griffintown, où se trouvent surtout des chaînes de restaurants et d’ameublement. La convivialité y est compromise par le passage régulier de camions provenant de la zone industrielle, de l’autre côté du viaduc.

Le marcheur doit alors longer, sur environ 750 mètres, le mur de cinq étages de conteneurs de l’entreprise de transbordement Ray-Mont Logistiques. Ici, aucun commerce n’est établi dans son ombre, à part un lave-auto et un serrurier. Le quartier pourrait toutefois changer radicalement dans les prochaines années, puisque le promoteur immobilier Devimco, qui a acquis le terrain, rêve d’y construire des logements et des espaces commerciaux.

Photo: Adil Boukind Le Devoir Près de Griffintown, dans la zone industrielle située de l’autre côté du viaduc, se trouve un mur de cinq étages de conteneurs de l’entreprise Ray-Mont Logistiques, qu’il faut longer sur environ 750 mètres. 

Les prochains pas nous emmènent dans Pointe-Saint-Charles, où la rue Wellington traverse un quartier résidentiel parsemé de quelques cafés et boulangeries. Mais c’est à l’angle de la rue Regina, dans Verdun, que la rue se transforme du tout au tout, devenant colorée et vivante.

C’est à cet endroit que la Maçonnerie Gratton a pignon sur rue. Le président, Tommy Bouillon, rappelle que le quartier a beaucoup évolué depuis son arrivée il y a huit ans. La clientèle est plus jeune qu’avant, tout comme les nouveaux commerçants qui ont oeuvré à dynamiser la rue.

Photo: Adil Boukind Le Devoir Près de la même zone, la rue Wellington passe près du square Saint-Patrick. 

Verdun-les-Bains

 

L’entreprise de M. Bouillon a d’ailleurs effectué la réfection de la façade de plusieurs de ses voisins. « Beaucoup de commerces étaient désuets », rapporte l’homme d’affaires, dans son local revêtu de belles pierres et de briques. Ce dernier dit « prioriser les gens de Verdun » dans ses choix de contrats.

La plupart des commerçants estiment que le virage a été entamé il y a une dizaine d’années. Ils l’attribuent notamment aux efforts et à la vision de la Société de développement commercial (SDC) Wellington, un organisme à but non lucratif qui est à l’origine de la plupart des projets d’animation sur la rue.

Son nouveau directeur général, Patrick Mainville, vit à Verdun depuis toujours. « Quand j’étais jeune, il y avait quasiment une gêne de dire qu’on venait de Verdun, raconte-t-il. La rue Wellington avait perdu son élan avec l’arrivée du Carrefour Angrignon et d’autres centres commerciaux. Mais le buzz est revenu. »

Quel est le secret Wellington ? Il y a d’abord sa proximité avec le bord de l’eau, croit M. Mainville, qui qualifie l’artère de boardwalk du fleuve Saint-Laurent. L’aménagement de la plage, en 2019, contribuerait d’ailleurs à la popularité du quartier.

Photo: Adil Boukind Le Devoir En mettant le pied hors de la station de métro De l’Église, dans Verdun, les gens aboutissent directement dans une partie de l’artère qui a été piétonnisée pour la saison estivale.

L’avènement de bars, qui étaient interdits jusqu’en 2015 à Verdun, contribue aussi à retenir les consommateurs dans le quartier en soirée. C’est la microbrasserie Benelux qui avait ouvert le bal en 2013, autorisée à vendre uniquement la bière brassée sur place.

En 2022, malgré la pandémie, plusieurs commerçants estiment que la Well a atteint son sommet. Bien sûr, il y a un revers à cette médaille. Les loyers commerciaux et résidentiels ont monté de façon excessive.

« C’est toujours inquiétant. Si les propriétaires sont trop gourmands, à un moment donné, il y a juste les grandes chaînes qui vont pouvoir payer ces loyers-là », indique M. Defoy, du café Station W.

Il est aussi souhaitable de garder une diversité dans les types de commerces, afin de répondre aux besoins des résidents. M. Defoy remarque, comme bien d’autres, qu’un nombre croissant de restaurants jouent du coude sur la rue.

À voir comment les marchands parlent avec amour et fierté de leur coin de pays presque balnéaire, nul doute qu’ils veilleront au grain pour protéger l’équilibre de son écosystème.

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