Du vent de Tadoussac à la réclusion à la Baumette

Une fenêtre de l’ancien couvent de la Baumette. Pastedechouan y vécut pendant cinq ans.
Photo: Monique Durand Une fenêtre de l’ancien couvent de la Baumette. Pastedechouan y vécut pendant cinq ans.

Les fenêtres accompagnent nos vies, les jalonnent, éclatantes ou ombreuses en fonction de la lumière,des saisons et de nos états d’âme. Médiation entre l’intérieur et l’extérieur, elles incarnent ouverture ou enfermement, évasion ou refuge. Au gré de ses chemins récents, notre collaboratrice Monique Durand ouvre quelques fenêtres donnant sur l’ici ou l’ailleurs, bien contemporaines ou rappelant l’Histoire. Troisième de sept articles de notre série Fenêtres.

Deux longs cygnes blancs traversent le ciel au-dessus de l’ancien couvent de la Baumette, tout près d’Angers, en France. Je n’avais jamais vu de cygnes en vol ; je les ai toujours vus posés sur une étendue d’eau calme, à deux, comme agenouillés, à l’abri des regards. Pastedechouan, lui, avait vu des outardes et des oies blanches voler au-dessus de Tadoussac, toujours en bandes et criardes, si belles, si ragoûtantes apprêtées par sa mère. Depuis la petite fenêtre de sa cellule de la Baumette, a-t-il pu observer lui aussi le vol de grands cygnes immaculés comme le jour ? Y avait-il seulement une ouverture dans sa cellule de moinillon encastrée dans la falaise, à même laquelle était construit le couvent des Récollets ?

1620. Le jeune Innu Pastedechouan avait été confié par son père au missionnaire Jean Dolbeau — oui, celui de la ville du Saguenay–Lac-Saint-Jean — pour qu’il l’emmène en France apprendre la langue et les us des Blancs. Le jeune homme serait en quelque sorte un ambassadeur économique et il rapporterait à sa communauté des informations précieuses visant à faciliter le commerce (des fourrures, principalement) avec les Français. Part méconnue de notre histoire, ces échanges n’étaient pas si rares. Ils « cadraient bien avec la culture innue, étant donné que, traditionnellement, on donnait des enfants pour cimenter de nouvelles alliances importantes », écrit Emma Anderson, dont la thèse de doctorat fut rédigée autour du personnage de Pastedechouan et publiée par l’Université Laval en 2009. « De surcroît, d’autres jeunes Innus avaient déjà traversé l’Atlantique pour négocier des pactes militaires ou économiques. »

Ce texte est publié via notre section Perpectives.

Mais les Récollets, eux, nourrissaient d’autres objectifs, essentiellement religieux, pour leur protégé. D’abord le salut de son âme. Pastedechouan servirait également à collecter des fonds pour leurs missions en Nouvelle-France. Et de retour chez lui, il contribuerait à convertir son peuple à la foi catholique. De plus, le jeune catéchumène enseignerait sa langue aux Récollets, qui seraient ensuite mieux à même d’évangéliser les Innus.

C’est ainsi que Pastedechouan passa cinq ans au couvent de la Baumette, de l’âge de 12 à 17 ans.

Du Saguenay impétueux à la Maine indolente

Les lieux ont peu changé depuis quatre siècles. Des lieux hors du temps, en exil du reste du monde et de la ville d’Angers, bien en vue avec sa massive cathédrale Saint-Maurice. Les propriétaires, Yolande Robert et Jean-Marie Stern, me font visiter le vieux couvent.

Il faut imaginer le garçon, habitué aux cours impétueux du Saguenay et du Saint-Laurent, qui se croisent devant chez lui à Tadoussac, posant son menu bagage — rien, à vrai dire — au couvent de la Baumette, situé au bord de la Maine lente et glaiseuse qui va se jeter dans la Loire, un peu au-delà.

Il faut l’imaginer, lui, l’oiseau libre des forêts et du vent, enrôlé dans des tâches domestiques au coeur de jours austères, tous pareils, rythmés par huit périodes de prières quotidiennes dans cette chapelle flanquée de vitraux où je pénètre. Ces drôles de fenêtres circulaires que colore le soleil lui rappelaient-elles l’astre d’or filtrant à travers les épinettes et les bouleaux à Tadoussac ?

Il faut imaginer Pastedechouan dormant dans son réduit, d’où la pierre suinte l’humidité, lui qui vient d’un pays où l’on s’endort au pied d’un feu mourant, dans le bruissement des conifères. « La nuit, on enfermait les moinillons dans leur cellule pour ne pas qu’ils se sauvent », raconte Yolande. Mais où Pastedechouan aurait-il pu se sauver ? Il ne connaissait rien de ce pays où il avait atterri. Certains des jeunes reclus ont gravé des clés sur les murs, que me montrent mes hôtes — clés comme dans « prendre la clé des champs », ce dont ils rêvaient obsessivement.

Il faut encore l’imaginer gravissant ces mêmes escaliers lugubres, ornementés de croix, que j’emprunte avec mes hôtes jusqu’au réfectoire où l’adolescent mangeait sous un saint Jérôme mortifié, harnaché de son cilice et se frappant avec une pierre. Pastedechouan y avalait sa bouillie de blé, loin du gibier à poils et à plumes qui était plutôt son ordinaire à Tadoussac. « À cette époque, me dit Jean-Marie, seule la noblesse ici avait le droit de chasser le gibier. »

Photo: Monique Durand L’ancien couvent de la Baumette, au pied duquel coule la Maine, qui va se jeter dans la Loire. Visible en arrière-plan, la cathédrale Saint-Maurice d’Angers.

Et puis, il y eut son baptême en grande pompe, devant le Tout-Angers réuni, le 25 avril 1621, un an après son arrivée. La foule se bousculait, avide de voir l’être étrange venu du Nouveau Monde. L’adolescent « fut dévêtu, enduit d’une grande quantité d’huile bénite », décrit Emma Anderson, « puis baptisé par aspersion ». Il devint Pierre-Antoine Pastedechouan, des prénoms de son parrain et de sa marraine, Pierre de Rohan et Antoinette de Bretagne, prince et princesse de Guémené.

Pénible retour à Tadoussac

Je ne peux plus passer à Tadoussac sans penser à lui. Il y revint au bout de cinq années, vêtu à la française, reconnaissant à peine celles et ceux qui lui avaient tant manqué et peinant à parler la langue des siens. Pastedechouan « n’était plus identifiable comme l’un des leurs », estime Emma Anderson.

À la vérité, il avait imploré les Récollets de le garder au couvent de la Baumette. « Ne me renvoyez pas parmi ces bêtes qui ne connaissent point Dieu », les avait-il suppliés.

Sa réimmersion parmi son peuple s’avéra une suite de défaites et de déconvenues. Lui, déchiré entre deux loyautés, celle aux Innus et celle aux prêtres, le corps ici et l’esprit ailleurs, tentant de renouer avec la culture de son enfance et la méprisant tout à la fois. « Les expressions de répugnance envers les croyances et les pratiques autochtones qu’on lui prête, soutient la spécialiste Anderson, étaient caractéristiques de la réaction de nombreux enfants autochtones du 17e siècle arrachés à leur société. » Ils étaient devenus dépendants de la langue, de la religion et de la culture françaises.

Animé d’une peur panique de fréquenter des Autochtones, Pastedechouan refusait de prendre part aux cérémonies innues, se mourant en même temps de se faire accepter par sa communauté. Ne sachant plus comment chasser, il était la risée des siens, pour qui le succès à la chasse était la vertu cardinale associée à la virilité, à la subsistance et à la survie. Ses mariages successifs furent des échecs. Il demeurait tragiquement incapable d’assumer sa vie d’homme, d’époux, de fils, de frère. Confit de culpabilité, inadapté chez les uns comme chez les autres, écartelé entre deux spiritualités, celle du manitou des Innus et celle du Christ des Français.

Tadoussac, avril 2022. Je fouille du regard le paysage encore moucheté de neige. Pastedechouan est mort seul, de faim et de froid, quelque part dans cette forêt aux pieds trempés dans la rivière Saguenay et le fleuve Saint-Laurent. C’était à l’hiver de 1636 ; il avait 28 ans. Je le vois, étendu dans la blancheur entre des fûts d’épinettes, ne bougeant plus. Il neige doucement sur son visage. Le ciel pâle est une fenêtre ouverte, peut-être celle de la délivrance. Il n’aura plus à choisir.



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