Se cacher pour vivre

Installé dans un parc de Rosemont depuis des mois, André Troalen a dû quitter les lieux à la demande de la Ville.
Jacques Nadeau Le Devoir Installé dans un parc de Rosemont depuis des mois, André Troalen a dû quitter les lieux à la demande de la Ville.

« Cet hiver, je chauffais ma tente avec des cierges. Le feu a pogné deux ou trois fois. »

André laisse échapper un rire contenu. À côté de lui trônent ses maigres possessions, soit un vélo sur lequel une caisse semble contenir quelques vêtements. Rencontré dans un lieu public extérieur du quartier Rosemont, à Montréal, il grille une cigarette, une grosse bouteille de jus de légumes vide posée devant lui.

Depuis le mois d’octobre, André Troalen, 67 ans, vivait au parc Léon-Provancher, à proximité du Jardin botanique. Il a passé l’hiver et le printemps pluvieux dans sa tente. Mais mardi dernier, il a été forcé par l’arrondissement de quitter l’endroit. Des travailleurs de rue, la police et des représentants de la Ville étaient présents pour superviser l’opération. André a ramassé ses affaires et a quitté les lieux sans faire de grabuge et sans savoir où il irait ensuite.

Tandis qu’André se remémore cette matinée, deux piétons passent dans la rue : « Hey, salut André, lui lancent-ils gaiement. Ça va ? »

« Ça va », marmonne-t-il sans enthousiasme, puisqu’après tout, ça ne va pas. André est un habitué du quartier ; les gens le connaissent et beaucoup l’apprécient. Jusqu’au mois d’octobre, il vivait dans un immeuble à logements à proximité du parc, mais il n’arrivait plus à payer le loyer et a rencontré des problèmes avec son propriétaire. Avant, il raconte qu’il était producteur de serre à Saint-Agapit.

« Dormir dans une tente, ce n’est pas le confort total », dit-il à voix basse, en euphémisant, la pluie ambiante enterrant ses propos presque inaudibles. Sa tente, qui plus est, n’a pas survécu au rude hiver.

Par chance, une citoyenne du quartier a mobilisé son réseau pour lui en fournir une autre. « Une donneuse, qui voulait rester anonyme, m’a donné de l’argent pour que j’aille lui acheter une tente neuve », explique Véronique, qui a lancé un appel à tous sur son compte Facebook pour venir en aide à André. Elle le croise régulièrement depuis le mois d’octobre, puisqu’elle réside à proximité du parc. En entrevue, elle raconte que tout allait bien jusqu’à l’arrivée de deux autres personnes en situation d’itinérance dans les dernières semaines.

« Ils étaient plus problématiques. S’il n’y avait eu qu’André dans le parc, il n’y aurait pas eu de problème, parce qu’il ne dérangeait vraiment pas, estime-t-elle. Mais depuis l’arrivée des deux autres, j’ai trouvé des seringues à terre. »

Les autorités ont donc placé une pancarte dans le parc indiquant aux trois hommes qu’ils devraient quitter les lieux mardi 12 juillet, à 8 h. « Les travailleurs et la police sont venus parler à André et lui ont offert des ressources d’hébergement, mais il ne veut rien savoir », explique-t-elle. Selon ce qu’André lui a raconté ces derniers mois, il a déjà tenté d’avoir recours à ces ressources, mais il n’a pas aimé les règles les plus contraignantes, comme l’obligation de rentrer avant une certaine heure.

« Je ne dis pas qu’il est parfait. Il boit, mais il n’est pas agressif. Je pense qu’il a besoin d’un propriétaire conciliant qui lui offre sa chance dans un petit logement sans prétention », affirme Véronique.

Le débat du démantèlement

 

L’arrondissement de Rosemont–La Petite-Patrie a refusé notre demande d’entrevue. La chargée de communication Katia Decorde a néanmoins fourni certaines indications par courriel : « Le camping dans les parcs est interdit par règlement. Nous avons également reçu des plaintes de la population environnante. Ces personnes en situation d’itinérance s’étaient par ailleurs branchées à l’électricité du chalet du parc, ce qui constituait un risque. »

Elle ajoute que « les campements ne sont pas une solution sécuritaire ni durable » et que « lors de tout démantèlement, chaque campeur qui le souhaite est rencontré et dirigé vers des ressources ».

Opter pour le démantèlement des campements dans les lieux publics ne convainc toutefois pas l’organisatrice communautaire au Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal, Catherine Marcoux. « Ça déracine des personnes qui habitent le quartier et qui perdent leurs effets personnels, ça les pousse à s’isoler et à se cacher », déplore-t-elle. Mme Marcoux dénonce l’absence de « compassion » de la Ville qui a, selon elle, choisi de « démanteler systématiquement les campements ».

« La Ville dit que c’est pour des questions de sécurité, mais est-ce que c’est vraiment plus sécuritaire de déraciner les personnes et d’augmenter leur détresse psychologique ? » s’interroge-t-elle. De son côté, le Service de police de la Ville de Montréal a confirmé par courriel que des agents du poste de quartier 44 sont intervenus au parc Léon-Provancher. « Il s’agissait essentiellement de référencement et aucunement de répression », indique la chargée de communications Anik de Repentigny.

Quant à André, il a préféré ne pas divulguer l’endroit où il dormirait au cours des prochaines nuits. « Je suis prudent. Je ne prends pas de chance », se contente-t-il de dire, visiblement craintif d’être à nouveau expulsé. Sa situation précaire actuelle ne l’empêche cependant pas d’aspirer à un quotidien plus stable et à un réel chez-soi.

« Dans quelques semaines, j’aurai peut-être un bel appartement », évoque-t-il, un brin rêveur.

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