Le pape sommé de reconnaître à Québec les abus commis par son Église

Des victimes d'abus de la part de l'Église catholique ont pris la parole jeudi, lors d'un conférence de presse, et demandent au pape François de leur rendre «rapidement justice » avant sa visite au Canada à la fin du mois.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Des victimes d'abus de la part de l'Église catholique ont pris la parole jeudi, lors d'un conférence de presse, et demandent au pape François de leur rendre «rapidement justice » avant sa visite au Canada à la fin du mois.

Le pape doit profiter de son passage à Québec pour panser les plaies encore béantes de milliers d’adultes agressés, dans l’enfance, par les prêtres pédophiles de son Église, indiquent des victimes et leurs représentants dans une lettre qu’ils adressent directement, et en trois langues, au Saint-Père.

Français, anglais, italien : le message doit résonner jusqu’aux oreilles du souverain pontife, clament les avocats Marc Bellemare et Alain Arsenault. Pour le faire entendre jusqu’au Vatican, ces derniers l’ont aussi fait parvenir à la presse d’Italie.

Hors de question, précisent les deux avocats, de faire ombrage aux revendications des Autochtones, raison principale du séjour de François en sol canadien. « Nous sommes 150 % solidaires des victimes des pensionnats. La question n’est pas là », ont expliqué l’ancien ministre libéral de la Justice et MArsenault, tous deux porteurs de plusieurs actions collectives à l’encontre de congrégations et de diocèses accusés d’avoir tu, et souvent toléré, les agressions commises par leurs membres. « Nous ne voulons tout simplement pas que la condition des victimes de prêtres soit passée sous silence et que le pape retourne au Vatican sans nous avoir entendus. »

La lettre exige que le pape présente ses excuses aux victimes de prêtres, mais aussi qu’il mette au pas l’Église du Québec. Agresseurs et victimes vieillissent, et plusieurs ont quitté ce monde avant que justice soit rendue contre — ou pour — eux. Le temps presse, et pourtant, dénoncent les deux avocats, l’Église enfonce chaque action collective intentée contre elle dans un dédale de délais judiciaires.

« Pouvez-vous intervenir, pape François […], en donnant des instructions précises aux diocèses et aux congrégations religieuses du Québec ? demande la lettre. Au-delà des prières, les victimes attendent des actes concrets. »

Déficit de transparence

 

Les deux avocats, rompus aux lourdes procédures qui se dressent devant une action collective, estiment que l’Église, lorsqu’elle se trouve au banc des accusés, fait preuve de mauvaise foi.

« En 2019, le pape a dit que le secret papal était aboli, indique Me Alain Arsenault. Jusqu’à aujourd’hui, aucun document n’a été déposé dans le cadre d’une action collective. Le pape dit une chose, mais les congrégations et les diocèses font le contraire. Les premiers documents que nous avons demandés, c’est la liste des agresseurs. Nous attendons toujours », déplore l’avocat.

Selon une compilation remise aux journalistes par les deux avocats, 24 actions collectives contre des diocèses ou des communautés religieuses ont cours présentement au Québec. Mises ensemble, elles représentent plus de 1500 membres et dénoncent les crimes commis par plus de 750 agresseurs.

 

L’archevêque de Québec, le cardinal Gérald Cyprien Lacroix, a promis de remettre la lettre en mains propres à son destinataire. « Je me ferai messager, en apportant personnellement cette lettre au Saint-Père », écrit-il dans un communiqué, ajoutant que le diocèse entend « collaborer avec la justice » dans les dossiers d’agressions sexuelles qui le concernent.

L’archevêque précise qu’en raison d’une action collective déposée contre le diocèse de Québec pour les violences sexuelles et physiques commises par son personnel dans le passé, il n’offrira aucun autre commentaire.

Foi perdue

 

Les victimes, elles, n’espèrent aucun salut du cardinal, ont clairement fait savoir les avocats.

« Cyprien Lacroix n’est pas ouvert du tout, a déploré Me Bellemare, jeudi. Ni à des rencontres ni à des discussions. Il mandate des firmes d’avocats qui font un travail juridiquement correct, mais moralement discutable. Je ne sais pas où il va placer la lettre dans la pile de documents qu’il va remettre au pape… »

Gaétan Bégin, qui affirme avoir été agressé dans sa jeunesse par le curé de son village, espère que le pape reconnaîtra, lors sa visite prévue dans deux semaines, les crimes passés perpétrés à l’ombre des clochers.

« J’ai été traité comme un déchet », affirme M. Bégin, qui accuse le curé Rosaire Giguère de l’avoir violé une première fois à l’âge de 13 ans, à un moment où sa mère souffrait d’une maladie grave.

« Mon père disait souvent : “Notre curé est si fort qu’il peut faire des miracles.” Dans ma tête d’enfant, j’avais pensé que si je faisais plaisir au curé, il allait guérir ma mère », a souligné l’homme, aujourd’hui âgé de 82 ans.

Le miracle attendu ne survint jamais. La mort emporta la mère, malgré les prières et les sévices du curé, relate M. Bégin. « On ne m’a pas seulement volé mon enfance. On a détruit la plus grande partie de ma vie. » Ses trois frères aussi, dit-il, ont subi la dépravation du prêtre.

Les excuses du pape lui redonneraient un peu d’humanité, estime-t-il, en plus de concilier les valeurs prêchées par le dogme catholique avec les actions de l’Église.

« C’est drôle », souligne Dominic Maurais, populaire animateur de radio de Québec, qui soutient lui aussi avoir été agressé par un prêtre lors de sa jeunesse. « Les paroisses ferment des églises sous prétexte qu’elles n’ont plus d’argent, et pourtant, elles engloutissent des fortunes en frais d’avocats. »

L’argent, dit-il, ne fera jamais cicatriser les blessures profondes jusqu’à l’enfance. « C’est la justice, conclut l’homme de radio, que nous voulons. »

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