Remise en question dans le monde des télécoms

Cumulant plus de 40 ans d’expertise dans les télécommunications canadiennes et aujourd’hui consultant pour des centres d’aide aux entreprises technologiques, Robert Proulx comprend mal comment une panne d’une telle ampleur a pu survenir chez Rogers.
Tijana Martin La Presse canadienne Cumulant plus de 40 ans d’expertise dans les télécommunications canadiennes et aujourd’hui consultant pour des centres d’aide aux entreprises technologiques, Robert Proulx comprend mal comment une panne d’une telle ampleur a pu survenir chez Rogers.

Et si, pour éviter une nouvelle panne qui paralyserait les services Internet au pays, la solution se trouvait dans la nationalisation des infrastructures de télécommunications ? Ou dans leur décentralisation ? Après les avaries de vendredi dernier chez Rogers, qui ont donné des maux de tête à bien des citoyens, deux experts contactés par Le Devoir se prononcent.

« Ça démontre un manque d’organisation de l’entreprise qui est vraiment très grave. » Cumulant plus de 40 ans d’expertise dans les télécommunications canadiennes et aujourd’hui consultant pour des centres d’aide aux entreprises technologiques, Robert Proulx comprend mal comment une panne d’une telle ampleur a pu survenir chez Rogers. D’autant plus qu’il s’agit de la deuxième en moins de deux ans, une autre étant survenue le 19 avril 2021.

Aux yeux de ce diplômé du MIT, la nationalisation des infrastructures de télécommunications au pays serait « d’une complexité phénoménale » et difficilement envisageable tant son coût serait élevé. « Et de toute manière, je doute que les fonctionnaires fédéraux puissent faire mieux que les employés actuels », relève-t-il.

Mais selon lui, le gouvernement dispose d’autres leviers pour renforcer le réseau. « Plutôt que de nationaliser, il faudrait exiger des fournisseurs des conditions de service qui assurent la résilience du réseau. » Cela pourrait comprendre, par exemple, des garanties de redondance, c’est-à-dire obliger les grandes compagnies à disposer de systèmes ou de réglages alternatifs utilisables en cas de défaillance. « On ne peut pas offrir des services comme le 911 sans ces garanties », dit M. Proulx.

Une autre de ces conditions pourrait être de forcer les géants des télécommunications — Rogers, Bell et Telus — à s’entraider en cas de panne majeure. « Je ne sais pas comment ça pourrait se faire, mais on se doit d’avoir un réseau fiable et résilient », réitère l’expert.

Et si une nationalisation complète de ces infrastructures semble irréaliste, du moins à court terme, une option intermédiaire pourrait être envisageable. « Nationaliser les fils et les poteaux, ce serait une excellente idée, estime-t-il. Parfois, dans les rues, les compagnies ont chacune installé leurs câbles de fibre optique, alors qu’une seule paire de câbles ferait l’affaire. » Le matériel assurant la stabilité du réseau (les routeurs, par exemple) serait toutefois bien plus compliqué à nationaliser, puisque chaque entreprise dispose de son propre équipement et de ses propres centres.

Décentraliser, une autre vision

 

Mais certains aspirent à des changements structurels du monde des télécommunications. C’est le cas de Mathieu Gauthier-Pilote, président de l’organisme FACIL, qui milite en faveur de l’informatique libre, c’est-à-dire hors du contrôle des grands joueurs du numérique.

Bien que pas totalement fermé à l’idée d’une nationalisation des services Internet, il propose plutôt une décentralisation. « Ce qu’on doit favoriser, c’est qu’Internet soit un bien commun qui n’a pas de propriétaire, donc ni l’État ni les entreprises », explique-t-il. Et si les pouvoirs publics ont un rôle à jouer, « on le verrait plus au niveau des municipalités, qui pourraient participer à offrir un accès aux communications générales, y compris au téléphone ».

Il cite en exemple le cas du réseau guifi.net, qui a vu le jour en 2009 en Catalogne. « Les gens ont mis une antenne sur leur toit et ils avaient l’équipement pour que leur antenne communique avec celle de leurs voisins, tout ça à travers une architecture décentralisée, raconte-t-il. Les gens se fournissent eux-mêmes leur accès à Internet. » Une telle organisation multiplierait ainsi les points d’accès locaux, ce qui limiterait forcément les dégâts lorsqu’une panne survient chez un fournisseur majeur, comme Rogers.

Différentes avenues existent donc pour renforcer la stabilité du réseau. Et puisque Ottawa a annoncé lundi le déclenchement d’une enquête au sujet de la panne de vendredi, Rogers n’échappera pas à un solide examen de ses pratiques.

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