Les fleurs de macadam de la rue Fleury

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le salon de coiffure Felina, pour les femmes, occupe depuis huit ans un petit local sur la rue Fleury.

Pandémie. Commerce en ligne et mégacentres. Inflation. Pénurie de main-d’oeuvre. Les chocs traumatiques ne manquent pas pour les rues commerçantes du Québec. Avec la série Nos rues à pied, Le Devoir évalue donc en mode déambulatoire la résilience de quelques-unes d’entre elles. Deuxième promenade : la rue Fleury, à Montréal, reflet des changements sociodémographiques.

La mutation sociodémographique et commerciale de Montréal-Nord au cours des dernières décennies s’expose électriquement au plafond de la quincaillerie St-Rémi de la rue Fleury, à l’est du boulevard Saint-Michel.

En levant la tête, le client découvre une longue rangée de boîtes en métal alignées à côté des néons. Les systèmes de jonction électrique ne font pas partie d’un étrange plan suspendu de rénovation du commerce, par ailleurs immaculé. Le propriétaire, Louis Gravel, explique qu’il s’agit plutôt des vestiges des années où la Ville, avant les fusions municipales de 2002, était encore grandement peuplée d’Italo-Québécois.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La quincaillerie St-Rémi tire son nom de la paroisse fondée en 1956 à l’initiative du cardinal Paul-Émile Léger.

« Ces clients-là adoraient les lustres en cristal », explique M. Gravel, rencontré pendant une tournée des environs un après-midi de la fin juin. « Alors, on en allumait une quinzaine en ligne le soir comme vitrine d’exposition. Les Italiens ont déménagé et on a décroché les luminaires. »

La quincaillerie St-Rémi tire son nom de la paroisse fondée en 1956 à l’initiative du cardinal Paul-Émile Léger, qui voulait revigorer la foi en perspective du concile Vatican II. L’église moderne toute proche construite au début des années 1960 en témoigne. Le bâtiment octogonal signé par l’architecte Roger D’Astous aurait maintenant besoin de beaucoup de produits et de clients de la quincaillerie.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Louis Gravel, propriétaire de la quincaillerie St-Rémi, a ouvert son commerce à 22 ans, avec son père, en 1978.

Louis Gravel a ouvert son commerce à 22 ans, avec son père, en 1978. Il était alors jeune diplômé de HEC. Cette formation transparaît quand il trace le grand arc des mutations de l’économie de son secteur avec l’arrivée des grandes surfaces ayant progressivement avalé beaucoup de quincailleries de quartier comme la sienne et les récessions revenant périodiquement comme la peste des affaires. Dans les premières années, sa très petite entreprise employait jusqu’à six personnes. Il en restait encore deux récemment. Depuis la pandémie, le propriétaire reste seul au poste.

« Je ne me plains pas », reprend M. Gravel après avoir servi un client. Il explique que son chiffre d’affaires a même un peu augmenté pendant les deux dernières années plus ou moins confinées. D’abord, parce que sa quincaillerie bien connue attire encore une clientèle fidèle. Ensuite, parce que, comme tout le monde, les Nord-Montréalais ont profité des périodes d’enfermement pour astiquer, bricoler, rénover. Mais pas en installant des lustres bling bling…

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’église catholique Saint-Rémi a été construite au début des années 1960.

La pandémie passe

 

Le café Pronto, à l’intersection de l’avenue de Bruxelles, date aussi de l’époque où les Italo-Québécois dominaient dans le quartier. Pasquale Aversa a fondé ce commerce qui répare les machines à expresso et en sert d’excellents préparés par son fils au comptoir.

Il l’avoue franchement : la pandémie lui a fait perdre la moitié de son chiffre d’affaires, déjà affecté depuis deux décennies par l’exode des Italo-Québécois vers Ahuntsic ou Laval. « Les matins et les soirs sont beaucoup plus tranquilles maintenant », dit-il. En plus le nouveau propriétaire des immeubles de ce coin de rue veut doubler le loyer des baux commerciaux, révèle-t-il, ce qui devrait gruger 700 $ de revenus de plus par mois. « Le gouvernement a fait des aides pendant la crise, dit M. Aversa. Maintenant, c’est fini. »

La crise passe. Les changements sociodémographiques restent. Cette mutation est bien visible dans les autres offres commerciales du bout de rue, où cinq des neuf commerces s’adressent à une clientèle arabo-québécoise en offrant une épicerie, une boulangerie et une pâtisserie moyen-orientales, des objets de décoration marocains et une rôtisserie de noix.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Adamo, fils de Pasquale Aversa, le fondateur du café Pronto, sert un expresso à un habitué de la place.

Mohamad Sobh y sert les clients de l’entreprise fondée il y a une trentaine d’années par son père immigrant qui fuyait la guerre civile libanaise. Lui-même est né à Montréal-Nord et y habite toujours, tout près de la rivière.

La famille Sobh compte six enfants, qui ont tous poursuivi leurs études universitaires tout en donnant un coup de main dans l’entreprise. Les noix rôties au sel (et non à l’huile) dans l’arrière-boutique attirent les connaisseurs à des kilomètres à la ronde.

Distribution Mix Nuts inc. a reçu 40 000 $ d’aide gouvernementale, dont les trois quarts sous forme de prêts. « La COVID a fait baisser la clientèle et on a fermé pendant quatre mois, explique le jeune homme encore étudiant. Les gens se sont encore plus habitués à acheter en ligne. Les travaux dans la rue ont empêché les gens de stationner. L’entreprise a été affectée. Mais la clientèle de proximité nous est restée fidèle. »

Hidjab et dorures

 

L’arrondissement compte quelques autres artères commerciales, comme les rues Monselet et de Charleroi et une portion du boulevard Pie-IX. Rue Fleury comme ailleurs, les aménagements urbains datent d’un autre temps. Les fils pendent aux poteaux électriques et il n’y a aucune piste cyclable.

Un peu plus à l’ouest, passé la mosquée Fatima Azzahra, après une courbe bien atypique dans le damier du réseau routier montréalais, la boutique Al-Sondos vend des vêtements et des accessoires de mode moyen-orientale « pour femmes et enfants voilés et aussi pour les personnes qui aiment le look oriental », précise sa publicité. Abayas traditionnelles, robes de soirée en soie et hidjabs en tous genres (chiffon, papillon, pashmina…) côtoient des parfums, des horloges de prières islamiques, des lutrins pour soutenir délicatement le Coran et même des « vitamines halal ».

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Tout est 100 % importé», explique le fils des fondateurs de la boutique, Ali Al-Annan.

C’est la caverne d’Ali. D’Ali Al-Annan, s’entend, fils des fondateurs de la boutique. « Tout est 100 % importé », explique-t-il, grand sourire aux lèvres. Il a lui-même réduit ses voyages de prospection commerciale à l’étranger pendant la pandémie.

« La crise a beaucoup perturbé les affaires, ajoute-t-il. C’est difficile de vendre des vêtements chics à des clientes confinées à la maison. »

Al-Annan a donc « fait des efforts en ligne » et diversifié son stock en proposant de la vaisselle de luxe pour le thé surchargé de dorure. « C’est ma mère qui donne les nouvelles idées », dit-il en désignant Mme Al-Annan assise dans un coin de la boutique.

La chaîne Al-Sondos compte trois autres boutiques dans la région métropolitaine, une sur Gouin, une autre rue Jean-Talon et une autre encore à Brossard. Ali Al-Annan a récemment quitté son emploi de chimiste pour s’occuper du petit réseau et relancer les affaires à plein régime.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Passé la mosquée Fatima Azzahra, la boutique Al-Sondos, tenue par Ali Al-Annan, fils des fondateurs, vend des vêtements et des accessoires de mode moyen-orientale.

Celles de Felina, elles, ne vont pas bien du tout de son propre aveu. La pandémie a fait fermer son salon de coiffure du même nom pendant neuf mois. La PCU a aidé à passer à travers ces mois et ces années difficiles.

« Tous les prix ont monté, dit la propriétaire du salon de coiffure du même nom. Tout coûte de plus en plus cher. Alors, les clientes coupent dans les dépenses et viennent de moins en moins me voir. »

Felina annonce en vitrine ses « mains miracles ». Sa fille dort sur un canapé près de l’entrée. Le commerce occupe depuis huit ans un petit local sur un petit bout de la rue Fleury entre deux intersections où se retrouvent deux restaurants, une boulangerie, une boutique de toilettage pour animaux, un dépanneur et pas moins de quatre salons de coiffure, tous spécialisés dans un type de service où une clientèle plus ou moins ethnoculturelle : Fayad et Giacomo aux deux extrémités du bloc servent les hommes, Maga et Félina coiffent des femmes exclusivement.

La coiffeuse d’origine dominicaine a émigré ici il y a onze ans, où elle a rejoint son mari, Daniel, établi à Montréal, lui, depuis trois fois plus longtemps. « Je m’occupe des Québécoises, des Haïtiennes, des Africaines ou des Arabes », dit Fatima en égrenant à sa manière la mutation sociodémographique et commerciale de Montréal-Nord au cours des dernières décennies.

Portage, village

Les berges de la rivière des Prairies, où se trouve Montréal-Nord, en aval des rapides et du portage, ont été fréquentées pendant 4000 ans par les Autochtones, en dernier lieu par des Hurons. La ville actuelle couvre 11 kilomètres carrés de l’ancien territoire du Sault-aux-Récollets entre le boulevard Saint-Michel, l’autoroute 25, la rivière des Prairies et le boulevard Industriel.

Ces terrains fertiles occupés pendant deux siècles par des fermes et des noyaux villageois ont été urbanisés à la faveur de la construction de grands axes, dont le boulevard Pie-IX puis d’un tramway. À sa constitution en 1915, Montréal-Nord comptait 1000 habitants, mais 85 000 à son incorporation à la métropole au moment des fusions municipales du début du siècle.

Entre 1960 et 1975, un boum de construction a permis d’ajouter environ 17 500 maisons et logements sur le territoire rectangulaire quasi entièrement occupé depuis. C’est dans l’une de ces constructions, au 10945 rue des Récollets, que les felquistes ont retenu captif le diplomate James Cross en 1970.

L’immigration italienne puis haïtienne explique en partie cette croissance, qui sera freinée par la délocalisation de certaines industries dans les années 1990 et l’exode vers de nouvelles banlieues. Le territoire connaît une autre vague poussée migratoire venue du Maghreb et du Liban depuis le début du siècle.

Comme Saint-Laurent, Saint-Léonard, Côte-des-Neiges ou Villeray–Saint-Michel, Montréal-Nord est maintenant très métissé avec deux habitants sur trois (selon le recensement de 2016) issus directement ou indirectement de l’immigration. En plus, 40 % de ces néo-Québécois ont immigré au Canada depuis 2001. Les cinq pays d’origine de ces Québécois sont dans l’ordre décroissant Haïti, l’Algérie, le Maroc, le Cameroun et le Liban. L’arrondissement, toujours peuplé d’environ 85 000 personnes, compte environ 21 000 Noirs, 9000 Arabes et 6000 Latinos.

« On travaille sur l’image du territoire, souvent dépeint comme violent avec une forte présence de gangs de rue, dit Jean-François Gosselin, directeur général de la Corporation de développement économique de Montréal-Nord. Il y en a, mais les problématiques sont tellement plus complexes. On veut juste essayer de montrer Montréal-Nord tel qu’il est vraiment. »

Le revenu médian était d’environ 23 500 $ l’année précédant le recensement de 2016. La majorité (72 %) des résidents sont locataires. Le français demeure l’unique langue de travail pour neuf travailleurs sur dix et celle utilisée pour toutes les entrevues pendant cette petite tournée rue Fleury.



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