La Grande Allée, suzeraine de la vie nocturne à Québec

Photo: Charles-Frédérick Ouellet Le Devoir 24 juin, jour de Fête nationale, les piétons déambulent sur la Grande Allée.

Pandémie. Commerce en ligne et mégacentres. Inflation. Pénurie de main-d’oeuvre. Les chocs traumatiques ne manquent pas pour les rues commerçantes du Québec. Avec la série Nos rues à pied, Le Devoir évalue donc en mode déambulatoire la résilience de quelques-unes d’entre elles. Première promenade : la Grande Allée, dans la capitale nationale.

Après le difficile hiatus pandémique, la Grande Allée trône à nouveau en suzeraine de la vie nocturne de Québec. Rue de la vie, de la fête et du bon temps dans la capitale nationale, l’artère emblématique de la ville bat à nouveau au rythme des dîners entre collègues, des 5 à 7 entre amis et des fins de semaine endiablées. La COVID avait fait taire sa musique : la revoici bien en vie, quoique ralentie par la pénurie de main-d’oeuvre.

C’est le 24 juin, et la Grande Allée a sorti ses habits des grands jours. Les bannières fleurdelisées qui la bordent ne mentent pas : la rue revient en conquérante pour les rendez-vous festifs, qui font eux aussi leur retour après deux ans d’absence.

Photo: Charles-Frédérick Ouellet Le long de l'artère, une cohabitation harmonieuse s'est dessinée entre les styles architecturaux.

La balade commence coin d’Artigny et Grande Allée, où l’emblématique Château Laurier célèbre ses noces d’albâtre avec Québec. Les gens vont et viennent par les grandes portes de l’hôtel érigé en 1947 et détenu depuis trois générations par la famille Girard.

L’oreille se faufile jusqu’à quelques bribes de conversations volées aux passants. Un peu d’espagnol. Du verlan parisien. Quelques mots anglais. Beaucoup, surtout, de « Bonne Saint-Jean ! » bien québécois. Les accents d’ailleurs se faisaient rares depuis deux ans : voilà que la Grande Allée, « Champs-Élysées de Québec », renoue avec son habituel défilé venu du monde entier.

Ralentie par la pénurie

 

De l’autre côté de la rue, la terrasse du Grand Café est ouverte — et presque pleine. « L’achalandage, ça va très bien. Nous faisons vraiment de très bonnes affaires », indique Christopher Chouinard, le propriétaire de l’établissement.

Photo: Charles-Frédérick Ouellet Christopher Chouinard, propriétaire du restaurant Le Grand Café

Il y a un revers à cette médaille dorée, note-t-il toutefois. « Le chômage est à 2,7 % à Québec. Il nous manque des gens tout le temps », souligne M. Chouinard, qui dit mettre les bouchées doubles pour remplir ses horaires en gruyère, c’est-à-dire pleins de trous.

Certains commerces doivent fermer une journée par semaine pour accorder un répit à leur personnel. « Je n’ai jamais vu ça », souligne le propriétaire du Grand Café. Plusieurs restaurateurs sacrifient aussi le service du déjeuner, observe M. Chouinard, par manque de main-d’oeuvre.

« L’an dernier, il y avait des files devant les dépanneurs le matin. Les gens s’achetaient des chips et des palettes de chocolat pour déjeuner ! s’étonne encore le patron. La pénurie ne freine pas juste la Grande Allée. Elle ralentit la Ville de Québec au complet. »

Renaissance sur la piste de danse

 

La pandémie n’aura pas entraîné d’hécatombe dans l’artère, puisque seulement deux enseignes — le Starbucks et le restaurant Cosmos — ont décidé de la quitter depuis 2019. Les institutions, elles, demeurent : ici, l’Auberge Louis-Hébert et sa clientèle de parlementaires, là, les Voûtes Napoléon et ses habitués de la chanson, toutes deux enracinées sur la Grande Allée comme les grands ormes d’Amérique centenaires qui la bordent et qui donnent des auvents de verdure aux passants.

Tout au bout de la rue se dressent le Dagobert et ses tourelles caractéristiques, navire amiral des pistes de danse dans la capitale. Nid des oiseaux de nuit, le « Dag », comme l’appellent les intimes, demeure une des dernières discothèques de Québec — et les fêtards prennent le bastion d’assaut depuis la réouverture des bars.

Photo: Charles-Frédérick Ouellet La pandémie n’aura pas entraîné d’hécatombe dans l’artère, puisque seulement deux bannières – le Starbucks et le restaurant Cosmos – ont décidé de la quitter depuis 2019.

« C’est extrêmement bon en ce moment, se réjouit le propriétaire, Jean-Frédéric Laberge. Nous touchons des jeunes qui ont eu 18 ans pendant la pandémie, qui n’ont jamais connu ça et qui ont envie de fêter. »

Le besoin de se déhancher, après deux ans de confinement intermittent, démange visiblement la jeunesse. « Les files d’attente commencent dès 21 h devant la porte — qui n’ouvre pourtant qu’à 22 h, remarque M. Laberge. Pour nous autres, c’est vraiment un début d’année record. »

Un nouveau souffle

 

L’achalandage qui se trouve juste à côté du Dagobert le confirme : la Grande Allée brasse de bonnes affaires aux premiers jours de l’été. Le restaurant Ophélia et le bistro L’Atelier accueillent une clientèle variée, venue se prélasser en terrasse. « Il y a des locaux, des touristes, des congressistes, raconte Jonathan Ollat, copropriétaire des deux établissements et président d’Action promotion Grande Allée. La clientèle que nous accueillions en 2019 est enfin revenue. »

Jonathan Ollat, président d’Action promotion Grande Allée

Lui aussi s’attend à ce que 2022 marque un record de popularité pour la rue. « Peu importe le jour de la semaine, tu sais qu’il se passe toujours quelque chose sur la Grande Allée », souligne-t-il. Les gens qui font commerce sur la rue forment une communauté généralement tissée serrée. « La plupart des commerçants sont aussi propriétaires de leur bâtisse, explique-t-il. Ils fréquentent leurs établissements, et tout le monde, ou presque, se connaît par son nom. Ça forme une communauté qui s’entraide et qui a la vitalité de la rue à coeur. »

Le retour à la « normale » amène un nouveau souffle à l’artère. L’édifice qui abritait autrefois le Maurice, ancienne discothèque en quête d’une vocation depuis sa fermeture en 2019, s’apprête à héberger un restaurant et un hôtel boutique, confirme M. Ollat. La maison Édouard-Lacroix, laissée à l’abandon depuis la fermeture du McDonald’s en 2015, est en voie d’abriter des appartements locatifs pour des séjours de courte durée.

Photo: Charles-Frédérick Ouellet La Grande Allée et ses terrasses illuminées

« Je pense qu’il y a un renouveau sur la Grande Allée, souligne Vincent Trudel, un des promoteurs de ce dernier projet. Il y aura toujours des Château Laurier de ce monde ici, mais la rue commence aussi à se moderniser et à adapter son offre touristique. »

Une rue en pénurie

 

La rue la plus emblématique de Québec, bordée de manoirs anglais érigés à partir du XVIIIe siècle, doit son allure actuelle aux épidémies. Les fortunés, las du péril causé par les incendies et la maladie à l’intérieur des remparts surpeuplés de la Vieille Ville, ont entrepris de prendre l’air le long de ce qui était, alors, un simple chemin de campagne. L’érection du Parlement, achevée en 1886, a confirmé le prestige de la rue à la beauté toute victorienne.

La période la plus achalandée de l’année approche pour la Grande Allée. Dans quelques jours, des centaines de milliers de festivaliers paraderont sur la rue en marge du FEQ, le Festival d’été qui remet ses scènes au centre-ville de Québec après deux années de mise entre parenthèses. L’affluence s’annonce forte, l’appréhension aussi.

Photo: Charles-Frédérick Ouellet Vue du Concorde, édifice emblématique qui surplombe la Grande Allée

« Avec le manque de main-d’oeuvre, il y a des choses qui ne seront pas possibles, soupire Christopher Chouinard, du Grand Café. La cuisine ne restera pas ouverte jusqu’à 1 h du matin comme les années antérieures. »

« Nous ne pourrons pas accueillir autant de touristes que nous voudrions, déplore aussi Jonathan Ollat, d’Action promotion Grande Allée. Il faut laisser nos équipes se reposer. »

La belle de nuit revit, mais un peu assagie. Habituée de faire la fête, mais en manque de main-d’oeuvre, la Grande Allée doit aujourd’hui apprivoiser, contre son gré, le repos forcé.

  

À voir en vidéo