Récits d’un veilleur du fleuve Saint-Laurent

Photo: Renaud Philippe Le Devoir «Les gens pensent que c’étaient des vies horribles, mais les gardiens que j’ai connus étaient des gens très heureux», assure l’ex-gardien de phare Mario Mercier.

L’été durant, Le Devoir sillonnera les eaux du fleuve Saint-Laurent, ce géant « presque océan, presque Atlantique » que chante Charlebois. À lire dans notre série Cap sur le fleuve.

Aujourd’hui : Mario Mercier, ex-gardien de phare, nous raconte sa vie de sentinelle sur le fleuve.

À 17 ans, il faisait déjà partie d’une espèce en voie de disparition sur le Saint-Laurent. Une sorte de béluga ou de marsouin en péril, canari dans la mine d’une époque presque révolue.

Il n’avait ni pipe, ni barbe, ni le profil d’un vieux loup de mer quand, étudiant au cégep, Mario Mercier s’est fait offrir un poste de gardien de phare comme travail d’été, avec seulement quelques jours de préavis.

Aujourd’hui, le professeur retraité fait partie des rares « gardiens de lumière » encore vivants qui ont veillé sur les eaux incertaines d’un fleuve aux allures d’océan. Si les phares se sont éteints, les souvenirs de ces sentinelles d’une autre époque ont survécu à la vague qui a englouti leurs refuges en pleine mer.

Seul au milieu des flots

 

Un beau jour de 1978, Mario est affecté à l’assistance d’un gardien sur l’île Rouge, un îlot rocheux planté au beau milieu du fleuve à 13 km au large de Baie-Sainte-Catherine. Un roc capricieux, souvent emprisonné dans un épais brouillard et qui a à son tableau de bord plus de 160 naufrages.

« Je n’étais jamais allé plus loin que Baie-Saint-Paul et je me suis retrouvé dans le bus pour Rivière-du-Loup, où un hélicoptère est venu me déposer sur l’île pour deux semaines. »

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Parmi les souvenirs les plus vifs de la courte vie de gardien de phare de Mario Mercier figurent ses séjours dans la fameuse «Toupie». Ce phare mythique, vissé sur une base en forme d’entonnoir en béton sur le Haut-fond Prince, se trouve à 7 km de Tadoussac.

Son premier été, le jeunot part donc le sac à dos bourré d’assez de tranches de bacon et de pain pour tenir deux semaines au large. « On devait fournir la nourriture et tout calculer, car là-bas, il n’y avait rien. On avait affaire à ne pas se tromper ! » dit-il.

Avec le gardien, il partage les quarts de nuit, astique les équipements du phare et les bâtiments comme des sous neufs. Il tond la pelouse de cet esquif rocheux sans eau potable, grand comme 10 terrains de soccer.

 

« On était perdus au milieu de nulle part. Quand l’aéroglisseur passait pour nous ravitailler en eau potable, c’était jour de fête ! »

À l’île Rouge, avant l’ère des cellulaires, un seul contact téléphonique de 10 minutes toutes les deux semaines est autorisé, réalisé grâce au relais radio VHS de la Garde côtière de Québec. « On savait que tout le monde écoutait sur la ligne ! Avec nos blondes, ça restait très sobre. » Quand le goût d’une bonne jasette le tenaillait en plein quart de nuit, Mario se branchait aux ondes courtes CB, espérant attraper au vol quelques camionneurs esseulés sur l’autoroute 20.

« Quand je leur disais où j’étais, ils devenaient fous ! “Hein, t’es au milieu du fleuve ?!!” On discutait aussi entre gardiens, chacun sur nos îles. J’ai même raté le mariage de ma soeur, car c’était trop cher de faire venir l’hélicoptère ou l’aéroglisseur. »

Nez au vent et plume au chapeau, c’était la belle vie, raconte-t-il. « Un matin à l’île Rouge, je me suis réveillé, et deux femmes flambant nues prenaient un bain de soleil sur les rochers. Je me suis demandé si je rêvais. C’était les amies du gardien de phare, qui avaient débarqué en bateau de plaisance. »

Mais l’hiver, le paradis se transformait en prison glacée. Au début des années 1980, Mario Mercier se souvient d’avoir atterri à Noël sur ce roc englouti sous la glace, battu par le vent et les vagues par moins 30 °C. « Les clous éclataient dans les murs tellement il faisait froid. On priait pour que les génératrices tiennent le coup. On montait au phare deux fois par jour pour dégivrer les fenêtres du lanterneau avec un pinceau trempé dans l’antigel. »

La vie au phare, rappelle Mario, c’était aussi cohabiter avec les fameux « criards de brume », ces signaux sonores surpuissants qui beuglent et battent la mesure par temps de brume.

« Ce bruit, c’est 100 fois plus fort que ce qu’on entend au large. On calculait nos sorties pour éviter d’être à côté du criard quand ça partait toutes les 50 secondes. Occupé par des tâches, ça m’est arrivé de l’oublier. J’ai failli faire une crise cardiaque. »

Pour certains collègues, se souvient-il, les caprices de la météo rendaient parfois la vie d’ermite plus difficile. Il se rappelle notamment un fumeur compulsif, venu à bout de ses provisions de cigarettes. Cloué au sol par une brume à couper au couteau, l’hélicoptère n’avait pu se poser que deux jours après la date prévue. « Il a fumé du thé, des herbes, il a tout essayé. Quand l’hélicoptère a finalement pu se poser, il a foncé vers le pilote, dit Mario. Il est monté à ma place et je suis resté planté là. Il était au bord de la crise de nerfs ! »

La « Toupie »

Parmi les souvenirs les plus vifs de sa courte vie de gardien de phare figurent ses séjours dans la fameuse « Toupie ». Ce phare mythique, vissé sur une base en forme d’entonnoir en béton sur le Haut-fond Prince, se trouve à 7 km de Tadoussac. Sur un cylindre de 60 pieds de diamètre aux allures de bouée géante s’élève le phare rayé rouge et blanc, visible à 18 miles nautiques.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir «Quand je leur disais où j’étais, ils devenaient fous ! “Hein, t’es au milieu du fleuve ?!!” On discutait aussi entre gardiens, chacun sur nos îles. J’ai même raté le mariage de ma sœur, car c’était trop cher de faire venir l’hélicoptère ou l’aéroglisseur.»

« Là-dessus, tu es littéralement au-dessus de l’eau. Quand l’hélicoptère atterrit, c’est tellement étroit que la queue de l’appareil dépasse dans le vide. Plusieurs gardiens avaient une peur bleue d’aller là, ils étaient trop claustrophobes. Mais pour moi, en été, c’était magique de voir les bélugas et les baleines tourner autour toute la journée », se rappelle Mario Mercier.

Pendant des jours, il a repeint le phare et son bâtiment, sur des échafaudages accrochés aux parois au-dessus du vide. De la « Toupie », il a même visité les entrailles, par un escalier plongeant vers la base en forme d’enclume, qui sert à briser les glaces l’hiver. Dans le ventre de la bête sont logés les réservoirs d’eau douce et de mazout. « Par une trappe, on descendait encore plus bas pour accéder à la seule porte de sortie située juste au-dessus de la ligne d’eau à marée haute. On entendait les vagues claquer sur les murs de béton. »

C’est cette porte qui a cédé le 24 décembre 1964 sous le coup d’une illustre tempête dont les vagues ont envahi la salle des machines, fait voler les vitres en éclats, et inondé les quartiers de gardiens, réfugiés in extremis au sommet du phare en attendant les secours.

Des histoires de gardiens en détresse, il en a entendu des myriades, narrées par ses compagnons de quelques étés. Mais aussi de fabuleuses histoires. « Les gens pensent que c’étaient des vies horribles, mais les gardiens que j’ai connus étaient des gens très heureux », souligne-t-il.

Gravés dans sa mémoire aussi, des jours idylliques passés au phare de l’île Corossol, à 12 km au large de Sept-Îles, nommé en souvenir du navire français qui y coula en 1693, emportant le premier cartographe du Canada et toute une partie de l’équipage.

« Quand je suis arrivé, le gardien, M. Gallienne, m’a dit : “Viens, on va aller se chercher à souper !” On est partis en chaloupe “giguer” la morue. C’était merveilleux. Dans la région, tout le monde connaissait le gardien et sa famille, là depuis des générations. Un jour, un bateau a même fait un détour pour nous offrir cinq gallons de crevettes ! Ç’a été un festin. »

« Avec les vieux de la vieille, on avait accès aux histoires de plusieurs générations. Ça me fascinait », raconte-t-il.

La fin d’une époque

Il y a cinq ans, Mario Mercier est retourné sur l’île Corossol avec sa compagne — la même que lors de son premier séjour à l’île Rouge à 17 ans —, fier d’enfin pouvoir montrer à sa belle le phare et ce paradis, auquel personne ne croyait. « C’était aussi beau, aussi fabuleux, mais tellement triste de voir tous ces bâtiments abandonnés. Ça m’a tiré les larmes. Imaginez pour des familles. C’est l’histoire de plusieurs générations qui s’est envolée. »

Photo: Renaud Philippe Le Devoir «C’était aussi beau, aussi fabuleux, mais tellement triste de voir tous ces bâtiments abandonnés. Ça m’a tiré les larmes. Imaginez pour des familles. C’est l’histoire de plusieurs générations qui s’est envolée», se souvient l'ancien gardien de phare.

Au début des années 1980, les gardiens sentaient venir la pire des tempêtes, dit-il. Celle qui allait les emporter tous. « L’automatisation des phares était en marche. Les gardiens haïssaient la “petite boîte” qui retransmettait toutes les données à Québec. Ils savaient que la fin s’en venait pour eux », raconte-t-il, en regardant les souvenirs indélébiles de ces jours heureux, immortalisés dans un épais album photo.

« Quand je parlais de mon travail, il fallait que je montre ces photos, sinon les gens ne me croyaient pas ! » explique-t-il.

Même le phare de la « Toupie », aujourd’hui laissé aux éléments et abandonné, ne sera bientôt plus qu’un mauvais souvenir rouillé. Mais pas pour l’ex-gardien de phare qui tiendra toujours dans son précieux album une preuve de cette page d’histoire incroyable arrachée au temps.

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