Ces fenêtres de nos vies

Domaine Joly-De Lotbinière, dans la région Chaudière-Appalaches
Photo: Claire Gauthier Domaine Joly-De Lotbinière, dans la région Chaudière-Appalaches

Les fenêtres accompagnent nos vies, les jalonnent, éclatantes ou ombreuses en fonction de la lumière, des saisons et de nos états d’âme. Médiation entre l’intérieur et l’extérieur, elles incarnent ouverture ou enfermement, évasion ou refuge. Au gré de ses chemins récents, notre collaboratrice Monique Durand ouvre quelques fenêtres donnant sur l’ici ou l’ailleurs, bien contemporaines ou rappelant l’Histoire. Premier de sept articles de notre série Fenêtres.

Est-ce la vue du ciel gris, léger comme un souffle ? Ou des premières menues feuilles du printemps que la pluie rend émeraude ? Ou de mes vieux cargos rouillés au loin dans la baie ? Ce matin, ma fenêtre me vaut un royaume.

Nos vies, quand on y pense, sont parsemées de fenêtres, trouées d’ajours et de volets, de lucarnes et de carreaux, à même nos maisons, nos appartements, nos chalets. Nous recherchons des hôtels, motels, auberges au panorama imprenable, des « chambres avec vue » sur les mers, les déserts ou les montagnes. Nous rêvons d’appareiller vers quelque printemps, les yeux encastrés dans le hublot d’un bateau ou d’un avion.

Ce texte est publié via notre section Perpectives.

Les fenêtres ouvrent sur quelque chose d’intérieur, de méditatif, en une sorte de dialogue entre l’immense et l’intime. « Le thème de la fenêtre nous conduit naturellement à celui du miroir », écrit l’universitaire Maurice Émond. « Il suffit d’un fond de nuit, d’une couche de tain et le verre devient miroir. » La fenêtre nous renvoie à nous-mêmes. Et, à travers elle, nous interrogeons le monde.

Ces figures géométriques sont autant de tableaux accrochés à nos murs, nature morte d’un matin sans vent, toile impressionniste sous la brume, abstraite quand monte la nuit, fauviste dans l’hallucination des levers et couchers de soleil. Ciels mats, saumonés, pervenche, de métal, de lait ou de flammes, autant de petits chocs esthétiques produits par des beaux-arts toujours changeants.

De vieux amis me disent que les fenêtres sont devenues l’activité principale de leur quotidien. Ils vont et viennent de la cuisine à la chambre et de la chambre à la cuisine appuyés sur leur canne, s’arrêtant au perchoir d’où ils observent les avions dans le ciel, les embouteillages sur la terre et les marcheurs penchés contre le vent. Ils sont à leurs fenêtres dans les crépuscules, alors que l’âme des maisons s’allume une à une, ou dans les aubes claires alors que recommence le monde. « J’éprouve pleinement, chaque matin, le simple plaisir de vivre », dit l’éminent sociologue français Edgar Morin, qui célèbre cet été ses 101 ans. « Mon énergie vient en grande partie de cette force majeure qu’est la joie. » Et la joie se trouve souvent dans la fenêtre. Avec un café.

Se pourrait-il que ces polygones à quatre côtés prennent plus d’importance au fur et à mesure que l’on avance en âge ? Un peu comme les oiseaux semblent devenir plus précieux quand la vie se met à débouler ? Un oiseau, c’est de la présence en vrilles et en chants. Une fenêtre, c’est de la présence en air et en lumière.

S’échapper en songe

Nos vitrages sont parfois le lieu de tremblements existentiels, de décisions importantes, l’occasion de dresser des bilans, de se déterminer dans un cadre où galopent les nuages. « Les fenêtres sont aériennes, éoliennes, elles accentuent la beauté, l’idée de la liberté mais aussi la douleur de l’enfermement », écrit Kamel Daoud. « Les gens debout ouvrent les portes et prennent des trains ou des avions, la route, le vélo ou le large, poursuit l’écrivain, les gens assis ouvrent seulement des fenêtres. Ça suffit à changer de pays parfois, surtout quand on l’a quitté ou perdu. »

Les gens debout ouvrent les portes et prennent des trains ou des avions, la route, le vélo ou le large. Les gens assis ouvrent seulement des fenêtres. Ça suffit à changer de pays parfois, surtout quand on l’a quitté ou perdu.

Pays perdus aux fenêtres du souvenir et de l’exil. C’est Fati, jeune Afghane, qui a grandi dans le monde clos des femmes de sa société. Elle n’avait qu’une fenêtre pour s’échapper en songe. Ou Lilya*, Ukrainienne vivant à Sept-Îles, dans les vents du golfe du Saint-Laurent. Mais ce n’est pas le golfe qu’elle hume au travers de la moustiquaire. Seulement sa mer Noire. Noire de morts et de cendres. Et les plages d’Odessa où, encore l’automne dernier, elle allait en kayak sur le friselis des vagues. C’était avant la fin du monde.

Fenêtres de l’enfermement. Celle de Daniel, qui a été longtemps prisonnier à Sainte-Anne-des-Plaines. « Par les carreaux de ma cellule, j’ai regardé pendant sept ans pousser un petit arbre sur une butte. C’était mon seul contact avec la vraie vie. Si vous n’avez pas connu l’enfermement, vous ne savez pas ce qu’est la liberté. » Celle de Gaëlle, jeune dramaturge haïtienne vivant à Port-au-Prince. « De ma fenêtre, je ne vois plus qu’un mur. Nous nous sommes emmurés pour nous protéger des gangs, du chaos et des tueries. »

Fenêtres. Aussi celles d’une pandémie, au printemps de l’année 2020 tout particulièrement. Des vieilles dames au chignon défait, résidentes de CHSLD, embrassent des proches à travers la vitre. Ces fenêtres-là, encore marquées par leurs baisers de verre et de plexiglas, nous suivront longtemps.

Le siècle des fenêtres

 

Nous vivons avec nos fenêtres. « Elles sont notre invention, elles ont l’âge de notre temps humain et ont été imaginées par la sédentarité, écrit encore Kamel Daoud, et par la volonté de capturer la lumière après avoir apprivoisé les chevaux, l’eau et le feu. » On pourrait retracer le parcours de nos vies telle une suite de fenêtres semées dans nos existences comme les cailloux du Petit Poucet. Qui furent nos existences d’alors. Et qui nous ont menés jusqu’ici.

Nos maisons de conception récente ne sont plus que de vastes baies vitrées au milieu des arbres qui les enveloppent, des tout-fenêtres parfois habités sans rideaux, la dernière mode. Et les nouveaux édifices commerciaux sont faits d’immenses surfaces réfléchissantes en verre, entraînant, incidemment, la mort de millions d’oiseaux chaque année, à la suite de collisions.

Et puis, comment l’oublier, les fenêtres sont aussi nos écrans ! « Le XXIe siècle sera le siècle des fenêtres », prétend l’écrivain Daoud. Ordinateurs, téléviseurs, tablettes, téléphones, figures oblongues de nos égoportraits et de nos réalités augmentées, lumière bleue de nos existences en Zoom et autres Teams.

La fenêtre, c’est aussi l’attente. L’attente fébrile du messager porteur d’un colis, d’une somme d’argent, d’un médicament. L’attente, fiévreuse et suave, de l’être aimé. L’attente inquiète ou impatiente de celui ou celle qui tarde, qui n’arrive pas.

Attendre mon père revenant du travail, souvent derrière la vitre du salon de la rue Beaubien, façon qu’avait trouvée ma mère de faire patienter nos appétits de petits ogres. Quand la Chevrolet se pointait, c’était l’exultation. Je la vois encore, elle, ma mère, agitant la main dans la fenêtre de nos départs jusqu’à ce que nous soyons enlevés à son regard, chaque fois petit arrachement qui se mêlait à nos joies.

Il m’arrive de les saluer encore tous deux dans la fenêtre, mon père et ma mère, en quelque éternité où ils se trouvent.

La pluie n’a pas cessé. Dehors la vie s’agite. Les essuie-glaces balaient follement les pare-brise. Un livreur livre en courant. Au loin, mes vieux cargos rouillés se voilent, se dévoilent au gré des ondées. Moi, dedans, je suis aux premières loges. Toute à ma fenêtre.

* Nom fictif



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