Demander l’asile en plein coeur de la crise du logement

Josefina et sa famille viennent d’emménager dans un 3 et demi dans Saint-Laurent, où le matelas pour ses enfants jouxte la cuisine.
Photo: Simon Gionet Le Devoir Josefina et sa famille viennent d’emménager dans un 3 et demi dans Saint-Laurent, où le matelas pour ses enfants jouxte la cuisine.

C’est une recherche de logement aride qui attend les demandeurs d’asile à Montréal, où les loyers abordables se raréfient. En attente de leur permis de travail, plusieurs dépendent de prestations mensuelles qui s’avèrent inférieures aux loyers du marché locatif. Une situation qui les pousse vers des logements souvent trop chers, trop petits ou surpeuplés.

En mai dernier, Deyci Maria fuit le Mexique par avion et demande l’asile au Canada pour son garçon et elle. Des menaces de son ex-conjoint lui font craindre pour leur sécurité. Au début du mois de juin, le duo a emménagé avec une autre mère réfugiée et ses deux enfants dans un 4 et demi au sous-sol d’un immeuble, dans l’arrondissement de Saint-Laurent.

Sans permis de travail, la réfugiée ne peut compter que sur sa prestation mensuelle d’aide sociale de 996 $. Les prestations pour les demandeurs d’asile sont évaluées selon les mêmes indexations annuelles que celles des autres prestataires de l’assistance sociale. L’audience de Mme Maria pour régulariser son statut est prévue en mars 2023. La cohabitation avec une autre famille lui permet de diminuer ses dépenses, en ne payant que 500 $ sur un loyer total de 1280 $.

Les prestations d’aide sociale sont insuffisantes pour se loger à Montréal, révèle une analyse des annonces Kijiji par Le Devoir. Pour un 4 et demi à Montréal, le loyer moyen s’élève à 1425 $, un montant nettement supérieur à la prestation de 996 $ que reçoit Deyci Maria pour son fils et elle.


 

Pour un demandeur d’asile, seuls les arrondissements d’Anjou, d’Ahuntsic-Cartierville et de Montréal-Nord permettent de s’offrir un studio avec la prestation individuelle de 783 $ — le montant d’un profil type qui peut varier d’un ménage à l’autre. Les prix des logements de ces quartiers, qui varient de 690 à 770 $, absorbent toutefois la quasi-totalité de la prestation.

L’écart entre les loyers et les prestations s’atténue lorsqu’il s’agit d’un couple, mais s’intensifie nettement pour les familles, ouvrant la voie au surpeuplement des logements. « On observe sur le terrain beaucoup de familles qui se regroupent pour obtenir un logement acceptable », confirme Maryse Poisson, directrice du Collectif Bienvenue, un organisme de soutien aux demandeurs d’asile. « Quand on regarde ce qui leur reste après avoir payé le loyer, pour se nourrir, se vêtir, amener les enfants à l’école, ce n’est même pas le seuil de la pauvreté. »

Entre 2016 et 2021, le prix des logements a augmenté plus rapidement que les prestations d’aide sociale versées aux demandeurs d’asile. Cette différence se fait particulièrement ressentir pour les ménages avec des enfants.


 

Une recherche sous pression

Des demandeurs d’asile, comme Deyci Maria, font aussi face à de la discrimination dans leur recherche d’un logement. Plusieurs propriétaires lui ont demandé une preuve de revenus ou un historique de crédit, ce qu’elle ne possède pas en raison de son statut. D’autres refusaient simplement la présence d’un enfant. « C’était très difficile, admet-elle. Il y avait des exigences auxquelles on ne pouvait pas satisfaire. » La langue a été un autre obstacle, puisque Mme Maria ne parle ni le français ni l’anglais.

Également sans permis de travail, Josefina est arrivée au Canada en avril dernier avec ses deux enfants pour rejoindre son mari. La famille de quatre vient d’emménager dans un 3 et demi dans l’arrondissement de Saint-Laurent, où le matelas pour les enfants jouxte la cuisine. Pour payer le loyer de 1100 $, la famille dispose d’une prestation mensuelle d’environ 1300 $. Avec cette prestation, il lui était impossible d’assumer le loyer moyen pour un 5 et demi à Montréal, qui s’élève à 1823 $ en moyenne, selon l’analyse du Devoir.

Pour Josefina, la recherche d’un nouveau logement a été jalonnée d’obstacles similaires à ceux rencontrés par Mme Maria : « Les propriétaires demandaient une preuve de l’aide sociale. La mienne est arrivée en retard, et on a failli perdre notre logement actuel. » Heureusement, les réfugiés de son centre d’hébergement s’entraidaient durant leur recherche, précise-t-elle.

Les demandeurs d’asile peuvent rester de deux à trois semaines dans les centres d’hébergement du Programme régional d’accueil et d’intégration des demandeurs d’asile (PRAIDA). « Dès l’obtention du premier chèque d’aide sociale, c’est une question de jours avant de devoir quitter le centre, évoque Maryse Poisson. C’est extrêmement stressant en pleine crise du logement. » Deyci Maria a justement dû demander un prolongement de séjour. Les centres d’hébergement peuvent octroyer une extension de sept jours maximum.

Selon Maryline Mercier, intervenante en logement à la Maison d’Haïti, des propriétaires tirent profit de l’urgence créée par cette date butoir. Elle relève la tendance chez certains à demander aux réfugiés deux à trois mois de loyers en avance. « Ils savent que vous êtes vraiment dans le besoin, que vous n’avez pas d’historique de crédit, de lettre d’emploi. Alors, ils en abusent. »

En attente d’un travail

Le problème d’abordabilité des logements est accentué par les délais de traitement du Document du demandeur d’asile (DDA), communément appelé le « papier brun », fourni à chaque demandeur d’asile pour valider son statut de réfugié et confirmer son accès à l’assurance maladie canadienne. Sans ce document, impossible de demander un permis de travail. « D’habitude, tu l’obtenais à la frontière quand tu passais le chemin Roxham ou à l’aéroport, explique Maxime Poingt, conseiller en immigration au Carrefour d’aide aux nouveaux arrivants (CANA). C’est comme ça depuis que les frontières ont réouvert en janvier. » Désormais, les demandeurs d’asile doivent souvent attendre de six mois à huit mois afin d’obtenir ce « papier brun », puis leur permis de travail, relève Mme Poisson.

Ces délais impliquent de dépendre plus longtemps d’une prestation d’aide sociale insuffisante pour couvrir leurs loyers. Pour Josefina, la situation est une source d’inquiétude et de frustration. « J’étais une personne indépendante au Mexique ; je travaillais comme infirmière. Je ne veux pas dépendre de l’aide sociale. »

Depuis la réouverture des frontières, en janvier 2022, les demandes d’asile sont de plus en plus nombreuses au pays. « Il y a trois à quatre fois plus de demandes au Collectif Bienvenue pour des meubles et des articles essentiels », souligne Maryse Poisson. L’organisme est continuellement à la recherche de dons du public. Selon elle, les loyers élevés ne laissent aucune marge de manoeuvre financière aux réfugiés. « Nos critères pour offrir de l’aide sont de plus en plus élevés. On donne la priorité aux familles vulnérables, aux mères de famille monoparentale. En ce moment, on ne livre plus de meubles aux personnes seules », admet-elle.

Avec Laurianne Croteau et Zacharie Goudreault

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