Le pergélisol du mont Jacques-Cartier est en voie de disparition

Du pergélisol de 45 mètres d’épaisseur se trouve sous le sommet du mont Jacques-Cartier, dans le parc national de la Gaspésie.
Alexis Riopel Le Devoir Du pergélisol de 45 mètres d’épaisseur se trouve sous le sommet du mont Jacques-Cartier, dans le parc national de la Gaspésie.

Ce texte est tiré de notre infolettre « Le Courrier de la planète » du 28 juin 2022. Pour vous abonner, cliquez ici.

Le témoin d’une époque plus froide est en passe de disparaître en Gaspésie : le pergélisol du mont Jacques-Cartier.

Ce corps gelé, sous le sommet de la montagne qui culmine à 1268 mètres, est une rareté au sud du Nunavik. Le sol, la roche et l’eau y demeurent au-dessous de zéro à longueur d’année — mais plus pour très longtemps. Dès 2030, la température atmosphérique sera trop élevée pour entretenir ce vestige glaciaire, selon le géomorphologue Daniel Fortier, spécialiste du pergélisol.

Avis aux vacanciers qui visiteront le plus haut sommet des Chic-Chocs cet été : le paysage typique de la toundra qu’ils y verront est en voie de disparition, au même titre que les glaciers des Rocheuses qui reculent année après année.

« Les gens pourront dire à leurs enfants : quand je suis venu ici, c’était de la toundra. Et quand ils y retourneront avec eux, ce sera des arbustes et des petits arbres, affirme M. Fortier, qui est professeur à l’Université de Montréal. Malheureusement, il n’y aura plus de pergélisol, il n’y aura plus de caribou des bois ni de plantes rares de la toundra. »

La neige, variable cruciale

 

M. Fortier se rend depuis 2009 au sommet du mont Jacques-Cartier pour télécharger les relevés de température enregistrés par une sonde installée en 1977. C’est son prédécesseur à l’UdeM, James Gray, qui, soupçonnant que du pergélisol se trouvait là, avait obtenu du financement pour faire monter une foreuse au sommet de la montagne. L’équipe avait creusé un trou de 29 m et y avait glissé un câble muni de thermomètres. Cet appareillage avait permis de confirmer la présence de pergélisol.

Tous les sommets des Chic-Chocs ne sont pas coiffés de pergélisol. Pour que le froid mordant de l’hiver pénètre dans le sol, il ne faut pas que trop de neige s’y accumule. « La neige, c’est comme un isolant », explique M. Fortier. Le profil très aérodynamique du mont Jacques-Cartier, en forme de dôme, fait en sorte qu’il est très exposé aux vents et qu’en hiver, pas de plus 30 cm de neige recouvrent le sol.

Le mont Logan, à l’extrême ouest du parc de la Gaspésie, héberge probablement aussi du pergélisol : des ouvriers qui voulaient y planter une tour de télécommunication ont déjà rencontré du sol gelé en plein été. Le mont Albert, un imposant massif prisé des randonneurs, ne cacherait toutefois pas de pergélisol.

Le volume gelé du mont Jacques-Cartier s’étend sur une épaisseur de 45 m. Sorte d’immense glaçon, ce pergélisol réfrigère le sommet en été. Sa présence n’est pas essentielle à la végétation toundrique, mais la favorise grandement. Par ailleurs, de la glace dans les interstices entre les roches souterraines rend le sol plus imperméable, ce qui évite que l’eau percole et que la surface s’assèche en été.

De l’érosion chimique lors du dégel

Pour les chercheurs comme M. Fortier, le pergélisol de montagne est une « sentinelle » des changements climatiques. Son évolution, très lente, aplatit les variations de température à court terme et ne reflète que les tendances persistant pendant plusieurs années.

Les analyses réalisées par M. Fortier et son équipe suggèrent que dans une décennie, le pergélisol du mont Jacques-Cartier deviendra « relique », c’est-à-dire qu’il entrera en phase de rétrécissement. Il faudra quelques décennies supplémentaires pour le voir disparaître complètement.

L’unique îlot de flore qui chapeaute le mont Jacques-Cartier en écopera, mais également la faune, comme le caribou, qui dépend de ces espèces toundriques. Par ailleurs, la fonte de la glace souterraine provoquera une érosion chimique des roches, qui libéreront des substances dans l’eau. « On verra des effets en cascade sur toutes les espèces », prévoit M. Fortier.

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