Oleksandr, le Terry Fox canado-ukrainien

Oleksandr Kyyanytsya
Photo: Adil Boukind Le Devoir Oleksandr Kyyanytsya

Oleksandr Kyyanytsya sait ce que c’est qu’apprendre à se tenir debout, dans tous les sens du terme. Atteint de paralysie cérébrale, ce Canado-Ukrainien a dû non seulement  se battre pour prendre sa place dans un monde qui ne lui renvoyait que sa différence, mais aussi réapprendre à marcher à la suite d’une opération aux jambes à l’âge de 17 ans.

« Ça a été très difficile », confie le jeune Montréalais, qui parle un français impeccable, mais avec une petite difficulté d’élocution. « Ça a pris un an avant que je puisse remarcher. Je devais porter une orthèse jour et nuit et je pouvais l’enlever 20 minutes pour habituer mes genoux à plier. Ça me faisait mal, c’est comme si ça déchirait. »

Arrivé comme immigrant avec sa famille en 2005, Oleksandr était momentanément retourné en Ukraine pour subir une importante intervention chirurgicale qui a consisté à « déplier » le jeune homme qui se déplaçait tout recroquevillé. « Il marchait avec les jambes tellement pliées que c’était douloureux de le regarder », raconte sa mère, Oksana. « Après l’opération, il a été capable de se mettre debout. Oh, mon Dieu, il était tellement beau et grand ! »

Comme pour faire honneur à ce don de marcher recouvré, Oleksandr s’apprête maintenant à réaliser un grand rêve : parcourir à pied 200 km de Montréal à Ottawa, et peut-être même jusqu’à Toronto si le temps le permet. Dans ce grand défi, dont le départ est prévu pour le 15 juillet à midi, il espère ainsi amasser des fonds pour acheter aux hôpitaux de l’équipement pour soigner les amputés de guerre en Ukraine. Et déjà, sa campagne intitulée le Don de marcher (Gift of Walking) a obtenu le soutien du Congrès ukrainien canadien et s’affaire à rallier d’autres commanditaires.

« Ça fait vraiment longtemps qu’il a en tête le désir d’aider les gens comme lui. Il veut que les handicapés aient accès à plus de services, mais également leur montrer qu’ils ont aussi des capacités. Ce sont ces deux messages-là qu’il veut passer », résume sa mère, visiblement fière. « Les limites, c’est dans la tête. Si tu veux aller jusqu’à l’océan Indien, tu peux. »

L’océan Indien ? Olek y est justement allé deux fois. En vacances aux États-Unis avec la famille, aussi. Et cet amoureux de la nature a fait au moins trois fois seul à pied la route de Prévost à Val-Morin pour se rendre à son centre de yoga préféré. Reste que pour lui, marcher est loin d’être une balade dans le parc. Ses problèmes de coordination musculaire le ralentissent et lui confèrent une démarche saccadée. « Ça me prend 10 heures pour faire 20 km », explique le jeune homme.

Le « Terry Fox ukrainien »

Lorsque les premiers obus se sont mis à pleuvoir dans le ciel de Kiev, Oleksandr, dont la grande famille élargie est toujours en Ukraine, a senti le besoin de se rendre utile. Mais le bénévolat qu’il faisait à l’église avec sa mère, puis au sein d’un groupe d’Ukrainiens qui amassait des fonds en vendant des petits plats, ne parvenait pas à calmer son impuissance. « Je voulais faire quelque chose de plus grand pour mon pays », raconte Oleksandr.

Il a d’abord parlé de son idée à la présidente de son groupe de bénévoles. « Tu seras notre Terry Fox ukrainien ! » lui a-t-elle spontanément lancé, en lui promettant son soutien indéfectible. Elle a ensuite contacté Oksana, pour l’informer de l’épopée que planifiait son fils. Mais ce n’était rien pour étonner une mère qui a vu son garçon se battre toute sa vie pour réussir des choses toutes simples comme boire une tasse de thé ou enfiler ses chaussures. « Je crois en mon fils. Quand il dit qu’il va faire quelque chose, il va le faire », dit Oksana. « Même s’il a un handicap, il peut faire mieux que bien des citoyens qui ont leurs bras et leurs jambes, mais qui restent assis. »

Le défi n’en demeure pas moins colossal, mais après avoir entendu le récit de vie du jeune quadrilingue étudiant en traduction à l’Université de Montréal, on comprend vite qu’il est à sa mesure.

À 15 ans, alors qu’il vivait entouré de sa famille et de ses amis qui comprenaient sa différence, Oleksandr a dû suivre ses parents, qui avaient décidé de déménager au Québec pour offrir un meilleur avenir à leur progéniture. Pour l’adolescent différent qu’il était, c’était tout recommencer à zéro : se refaire un réseau, apprendre une nouvelle langue, comprendre le fonctionnement du réseau de la santé et, trop souvent, se battre pour avoir des services… « Il a fallu chercher et pousser beaucoup pour [y] avoir accès », soutient-il.

Le sprint des préparatifs

 

C’est cette capacité à défoncer des portes et repousser sans cesse ses limites qui l’ont amené à s’imaginer marcher 200 km d’une ville à l’autre, à la rencontre des gens qu’il entend sensibiliser à la cause. Oleksandr a su s’entourer d’une équipe de dévoués bénévoles, dont Kyrylo Bind, un Ukrainien de Jonquière qui sera son accompagnateur du début à la fin de l’aventure. « Kyrylo a fait beaucoup de longues randonnées. Il sait très bien ce qu’il faut faire en forêt », souligne Oksana, soulagée que son fils ait un acolyte aussi aguerri que généreux.

D’autres bénévoles sont à pied d’oeuvre pour définir le trajet, chercher des commanditaires, réserver des hébergements et établir des contacts avec les communautés qu’il croisera sur sa route. Oleksandr est aussi à la recherche de bons samaritains qui s’engageront à faire une partie du trajet avec lui tout en amassant des fonds, de séances de massage gratuites et d’un fauteuil roulant pour les moments les plus éprouvants.

Car même s’il n’est pas du genre à s’épancher, le jeune homme reconnaît qu’il redoute la soif et une certaine fatigue musculaire. « Après 20 km, c’est surtout le bas du dos qui commence à faire mal un peu », dit-il simplement, comme s’il ne s’apprêtait pas à réaliser un exploit hors du commun. Mais alors, pourquoi marcher ? « Parce que je danse très mal », répond-il avec humour.

Mais c’est avec le plus grand sérieux qu’il parle des objectifs financiers de sa campagne « Le minimum est 500 000 $, mais moi, je veux amasser un million. C’est un chiffre qui m’est arrivé en tête, comme ça. » Tout simplement. Comme mettre un pied devant l’autre. Et aller le plus loin possible pour réaliser ses rêves.

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