Le Réseau Maisons Oxygène en quête d’un nouveau souffle

Un père et sa jeune fille dans la salle de jeu, au sous-sol de l’immeuble, qui prend des allures de havre de paix
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Un père et sa jeune fille dans la salle de jeu, au sous-sol de l’immeuble, qui prend des allures de havre de paix

« Ce papa-là est passé par chez nous il y a quelques années. Il venait de se marier avec une Québécoise et d’immigrer d’Afrique. Sa femme leur interdisait, à lui et à son enfant issu d’un autre mariage, de sortir de leur appartement. Il a vécu pour ainsi dire emprisonné pendant des mois. »

La directrice générale du Réseau Maisons Oxygène, Christine Fortin, lance un regard vers l’immense photographie de l’homme souriant et de son petit garçon au regard incertain accrochée au mur du bureau. C’est elle qui mène cette ressource d’aide unique au Québec, qui offre un hébergement à des pères de famille qui éprouvent des difficultés dans leur vie, mais qui veulent garder contact avec leurs enfants ou qui en ont la garde.

Mais le Réseau Maisons Oxygène manque justement d’oxygène. Parmi la vingtaine de maisons d’hébergement situées un peu partout au Québec, huit d’entre elles ne bénéficient d’aucun financement et aucune d’entre elles ne peut se permettre d’avoir des employés sur place en tout temps, même la nuit, pour aider les pères les plus vulnérables. « La possibilité de bris de service est bien réelle », prévient Christine Fortin, ajoutant que l’organisme a perdu cette année une subvention « qui payait deux salaires » et dont il bénéficiait depuis 2009.

Voilà pourquoi l’organisme a fait appel à un lobbyiste il y a plus d’un an pour demander au ministère de la Santé et des Services sociaux un fonds d’urgence de 5,1 millions de dollars. Le cabinet du ministre délégué à la Santé et aux services sociaux, Lionel Carmant, a refusé leur demande et les a plutôt invités à solliciter des fonds auprès d’autres ressources, comme les CIUSSS locaux. « Sans volonté des élus et du national, il n’y a rien qui va se rendre dans nos coffres », déplore cependant Christine Fortin. La demande d’entrevue du Devoir au cabinet du ministre Carmant est restée sans réponse.

Dynamique coordonnateur de la maison de Montréal, Quentin Lebreton souligne également à quel point les Maisons Oxygène sont sous-financées. « À Montréal, on est la maison la plus financée au Québec, mais on n’arrive pas à avoir du personnel 24 heures sur 24, sept jours sur sept. »

Un chez-soi en communauté

 

Lors du passage du Devoir sur les lieux, par un lundi après-midi ensoleillé, la Maison Oxygène située sur le boulevard Pie-IX, à Montréal, est calme. « On a trois pères qui sont partis la fin de semaine dernière. Il y en a d’autres qui vont arriver dans les prochains jours », explique Quentin Lebreton. On entend une voix d’homme qui provient de l’une des chambres, qui se débarrent à l’aide d’un code. « Il est en télétravail », indique M. Lebreton.

Les hommes qui viennent ici restent minimalement trois mois, bien que la durée moyenne d’un séjour se soit allongée à cinq mois depuis la pandémie, notamment en raison des difficultés pour se trouver un logement. « La COVID a exacerbé les problèmes de consommation et les enjeux de santé mentale », énumère le coordonnateur, qui précise que 88 % des pères hébergés amorcent leur séjour avec « une grande détresse psychologique ».

La lumineuse maison comporte sept chambres disposant de plusieurs lits chacune afin d’accueillir les enfants de ceux qui y vivent. Dans la petite cuisine sont disposés deux fours et des réfrigérateurs numérotés pour chaque chambre. « La fin de semaine, quand plusieurs papas ont la garde de leurs enfants, c’est bondé », sourit Quentin Lebreton.

Les pères qui vivent ici ont généralement subi une rupture conjugale, la plupart du temps à l’initiative de la conjointe. « Ils viennent souvent ici après avoir vécu de l’itinérance cachée, ils ont honte, ils sont gênés de voir leurs enfants dans ces conditions », explique Christine Fortin. À la Maison Oxygène, les hommes en désarroi ont accès à des intervenantes psychosociales et à une vie en communauté qui peuvent les aider à regagner le proverbial droit chemin. Et à ne pas adopter des comportements possiblement dangereux.

« On fait aussi de la prévention de la violence, parce qu’avec nous, l’homme ne pourra pas être suffisamment isolé pour y avoir recours », assure Mme Fortin. Quentin Lebreton abonde dans le même sens : « Je considère que c’est profondément féministe comme approche ».

Dans la salle de jeu, au sous-sol, plusieurs jouets sont éparpillés autour de la petite glissade qui trône au milieu de la pièce. Sur le mur se trouve une murale où l’on peut apercevoir des girafes et des éléphants, la tête inclinée vers le bas, l’air bienveillant. Un peu à l’image de tout l’immeuble, véritable havre de paix pour les hommes qui s’y établissent temporairement.

À bout de souffle

 

Au téléphone, le président du conseil d’administration du Réseau Maisons Oxygène et codirecteur de la maison de Baie-Comeau, Patrick Desbiens, se fait clair : il est hors de question que les Maisons Oxygène cessent leurs activités, et il rappelle aux pères de famille de ne pas hésiter à demander de l’aide. « Mais depuis la pandémie, la demande a doublé, et les papas qui font des demandes cumulent davantage de facteurs de vulnérabilité », explique-t-il. En l’absence de fonds suffisants, le réseau ne parvient tout simplement pas à répondre à la demande.

« Je sais qu’il est hyper favorable à ce qu’on fait, mais on n’a pas accès au ministre Carmant », relève également M. Desbiens. Selon lui, le ministère n’a pas invoqué de raison claire pour justifier son refus d’accorder une subvention de 5,1 millions de dollars aux Maisons Oxygène, leur suggérant plutôt d’adresser leur demande aux CIUSSS ou au Programme de soutien aux organismes communautaires.

Pendant ce temps, les intervenants sur le terrain portent les foyers à bout de bras. « Toutes les maisons sont en situation de précarité, il suffit qu’une intervenante parte [pour causer un bris de service] », s’alarme M. Desbiens, qui affirme n’avoir pas pris de vacances depuis deux ans.

Questionné à savoir pourquoi le ministère ne veut pas accorder de subvention au réseau, M. Desbiens laisse planer un silence. « J’ai l’impression que c’est peut-être juste une question de volonté politique. »

Le Réseau en chiffres dans la dernière année

52 placements d’enfant à la DPJ évités

26 % des pères ayant fait une demande d’hébergement ont pu être accueillis

75 % des pères hébergés vivaient de l’itinérance cachée

37 ans : âge moyen des pères

6 ans : âge moyen des enfants


Source : le Réseau Maisons Oxygène



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