Un traitement «inhumain» pour des milliers de réfugiés en attente

La porte-parole du ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration, Émilie Vézina, explique qu’«étant donné les enjeux liés à l’intégrité du programme en 2020 et en 2021, le traitement des demandes exige des examens plus approfondis, ce qui rallonge les délais moyens de traitement».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La porte-parole du ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration, Émilie Vézina, explique qu’«étant donné les enjeux liés à l’intégrité du programme en 2020 et en 2021, le traitement des demandes exige des examens plus approfondis, ce qui rallonge les délais moyens de traitement».

Tirage au sort, lourdeur administrative, longs délais… À l’occasion de la Journée mondiale des réfugiés, des groupes et des organismes de parrainage dénoncent le traitement « peu humain » que le Québec et le Canada réservent à des milliers de réfugiés qui attendent dans divers endroits du monde qu’on analyse leur dossier.

Eva Gracia-Turgeon fait partie d’un groupe de médecins et de fonctionnaires qui parraine une famille de neuf personnes originaires du Congo et du Burundi, actuellement réfugiées dans un camp en Ouganda. Il s’agit d’un couple qui a eu un bébé et des six frères et soeurs du père du couple. « C’est tellement long, on ne sait plus quoi leur dire. On espère toujours qu’on va les voir bientôt, mais dans le fond, on se rend compte que le bébé va grandir dans le camp », dit la jeune femme, qui est coordonnatrice d’un organisme d’aide aux réfugiés.

En juillet, cela fera un an que le groupe attend de savoir si le ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI) les acceptera comme parrains. « On est à l’étape de valider nos dossiers à nous. C’est ridicule que ça prenne tout ce temps. C’est impossible qu’on ne passe pas. »

Mme Gracia-Turgeon n’est pas tendre à l’égard du système informatique ARRIMA, la plateforme du ministère pour traiter les dossiers. « C’est kafkaïen et arbitraire. Il y a toujours des bogues. […] L’autre jour, j’ai reçu un message à 2 h du matin, j’étais super stressée d’aller voir et, finalement, c’était une erreur technique », raconte-t-elle. « C’est fait pour que tu te perdes et perdes patience. »

Cette lourdeur bureaucratique n’incarne pas le caractère humanitaire du programme, croit-elle. « J’ai le sentiment qu’on oublie que ce sont des personnes à l’autre bout », déplore-t-elle.

Des délais qui augmentent

 

Manon Leroux, qui en est à sa deuxième expérience de parrainage, a constaté une augmentation des délais de traitement au ministère de l’Immigration du Québec. Pour son premier parrainage d’une famille syrienne en 2016-2017, le dossier avait été accepté par le MIFI après seulement trois mois. Déposée en janvier 2020, sa 2e demande de parrainage a mis un an à être acceptée.

Rappelons qu’au cours des cinq dernières années, le programme a vécu de nombreuses réformes. Après de longs moratoires pour permettre l’écoulement des dossiers et une enquête pour fraude de certains organismes, de nouvelles règles administratives sont venues encadrer le programme, et un système de tirage au sort a été imposé. En 2018, sous les libéraux, des quotas limitant à 750 les demandes de parrainage avaient été instaurés, alors qu’il n’existait aucune limite. Lors du dernier appel de dossiers en février 2022, la limite a légèrement augmenté, à 825 dossiers.

Pour Paul Clarke, directeur par intérim d’Action réfugiés Montréal, il est « inhumain » de devoir attendre un an avant que le ministère de l’Immigration du Québec autorise le parrainage. « Imaginez que vous allez à la banque pour demander une hypothèque et qu’elle vous dit de revenir dans un an pour savoir si vous êtes approuvé ou pas », dit ce banquier de profession.

Sans remettre en question l’importance des vérifications, il estime toutefois que le ministère devrait se doter d’une structure apte à répondre dans des délais raisonnables. « C’est de l’humanitaire. Ça prend une gestion qui répond de façon humaine. »

La porte-parole du MIFI, Émilie Vézina, explique qu’« étant donné les enjeux liés à l’intégrité du programme en 2020 et en 2021, le traitement des demandes exige des examens plus approfondis, ce qui rallonge les délais moyens de traitement ». Mais le ministère assure avoir déployé plus d’efforts pour réduire les dossiers en attente et le délai, qui serait actuellement de 92 jours ouvrables depuis le 1er avril 2022.

Une loterie décriée

 

Au-delà des délais, le système par tirage au sort, qui en est à sa 2e année, continue d’être décrié. En plus de jouer avec des « vies humaines », on lui reproche de ne pas tenir compte des désistements. Par exemple, 17 des 20 dossiers déposés par Action réfugiés Montréal avaient gagné à la loterie, mais deux d’entre eux se sont entretemps eux-mêmes retirés du programme. Le MIFI a toutefois refusé que l’organisme soumette deux autres demandes pour remplacer ces désistements.

« Seules les demandes transmises entre le 18 janvier et le 16 février 2022, admissibles et ayant été tirées au sort pourront être présentées et examinées », peut-on lire dans une lettre écrite par la Direction de l’Immigration familiale et humanitaire (DIFH) du ministère.

Cette année, en 2022, sur les 1677 demandes reçues, 743 ont été sélectionnées par tirage au sort, soit moins que les 825 places possibles. Cela s’explique par le fait que certaines catégories de parrains, comme les organismes en région, ont soumis un nombre de demandes inférieur à ce qui leur était permis. Ce manque à gagner n’est pas comblé par des dossiers reçus en trop dans les autres catégories.

« Je ne dis pas que la Direction de l’Immigration familiale et humanitaire ne se soucie pas des réfugiés. Mais le programme humanitaire de parrainage, lui, est en train de tomber. On dirait qu’il est fait pour décourager les gens », soutient Sylvain Thibault, ex-coordonnateur du volet parrainage de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes.

L’homme qui s’implique aussi dans trois différents parrainages, dont celui des Congolais et des Burundais évoqué plus tôt, rappelle qu’il est d’autant plus important que l’étape d’acceptation du MIFI soit rapidement franchie que la suivante, celle de l’obtention du statut de réfugié et de la résidence permanente auprès d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, est particulièrement longue. « Les délais sont actuellement de 33 mois pour l’Ouganda », laisse tomber M. Thibault, découragé. « À ce compte-là, ils ne seront pas ici avant 2025. »

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