Un bronze à hauteur d’homme

L’immense statue de René Lévesque dans les jardins de l’Assemblée nationale était initialement «grandeur nature».
Photo: Dave Noël L’immense statue de René Lévesque dans les jardins de l’Assemblée nationale était initialement «grandeur nature».

Cet été, René Lévesque aurait eu 100 ans. Jusqu’au 24 août prochain, date anniversaire, Le Devoir souligne sur toutes ses plateformes la mémoire du fondateur du Parti québécois, l’un des plus grands premiers ministres de l’Histoire du Québec, avec la série 100 ans de René Lévesque.

Depuis près de vingt ans, les élus du Parti québécois se recueillent au pied d’un René Lévesque en bronze pour célébrer l’anniversaire de sa mort. La statue de 700 livres implantée dans les jardins de l’Assemblée nationale en impose du haut de ses huit pieds. Elle contraste toutefois avec le politicien accessible que l’on surnommait affectueusement « Ti-Poil ».

Le bronze de l’ancien premier ministre est une copie surdimensionnée d’une statue « grandeur nature » qui occupait le même emplacement entre 1999 et 2001. Ce monument de cinq pieds et cinq pouces avait rapidement été adopté par les passants. En témoignent les cigarettes qui étaient régulièrement glissées entre les doigts d’airain de ce fumeur indomptable. Les critiques ont néanmoins eu raison de ce bronze à hauteur d’homme.

L’oeuvre, financée par une fondation privée, a fait l’objet d’un déboulonnage précoce en 2001, soit deux ans seulement après son inauguration par le premier ministre Lucien Bouchard. « J’avais mentionné qu’il fallait le mettre sur un socle, explique le sculpteur Fabien Pagé, joint dans son atelier de Donnacona. Les architectes ont dit : “Toi, fais la statue ; nous autres, on va s’occuper du reste.” »

Ce bronze original a refait surface dans les jours qui ont suivi son déboulonnement, à New Carlisle, le village natal du Gaspésien d’origine. La statue est d’abord installée au milieu des modules de jeux d’un parc pour enfants avant d’être déplacée aux portes de l’Espace René-Lévesque. Elle y accueille depuis cinq ans les nostalgiques d’une Révolution tranquille qui s’est enrayée un soir de mai 1980.

Distorsions

 

L’oeuvre de Fabien Pagé a été sculptée dans le bois avant d’être moulée, puis coulée dans le bronze à la fonderie d’Inverness. « L’avantage, explique son concepteur, c’est que tu peux conserver la statue en bois, c’est comme une double pièce. »

Ce procédé atypique avait été ridiculisé par l’artiste Daniel Beauchamp dans les semaines qui ont suivi le dévoilement de la statue originale, à l’été 1999. Pour Beauchamp, le bronze « gossé » par le « sympathique bûcheron » n’était pas à la hauteur du héros avec sa « colonne vertébrale en “2 par 4” », sa « tête mal équarrie » et ses « oreilles pleines d’échardes ».

Les architectes ont dit : “Toi, fais la statue ; nous autres, on va s’occuper du reste.”

Pour d’autres, le vice de conception de l’oeuvre remonterait plutôt à la photo ayant servi de modèle au sculpteur. Sur ce cliché, on aperçoit René Lévesque aux côtés du président français Valéry Giscard d’Estaing, qui fait figure de géant avec ses six pieds et deux pouces. Leur rencontre est immortalisée du haut d’un escalier avec un objectif grand-angle ayant pour effet de compresser le bas du corps de l’ancien premier ministre. La distorsion est palpable dans le bronze.

Photo: Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Fabien Pagé dit ne pas avoir eu vent de ces critiques. « Je n’ai eu que de bonnes remarques », soutient le spécialiste de la sculpture ornementale et des bas-reliefs. S’il aime l’ensemble de ses « bébés » de bronze, l’artiste chérit particulièrement son René Lévesque grandeur nature, qu’il préfère à la copie réalisée par ses soins en 2001. « J’aime bien mieux la petite. Elle est vraiment cute, plus réelle, moins gigantesque. »

Caricature

 

Le style « conformiste » de Fabien Pagé était en phase avec celui prôné par Corinne Côté-Lévesque, la seconde épouse de l’ancien premier ministre. La veuve était tombée sous le charme de son bronze du général de Gaulle inauguré à l’entrée des plaines d’Abraham en 1997. « Elle avait aimé le travail que je faisais parce que je ne tombais pas dans la caricature. »

Mme Côté-Lévesque avait été échaudée par le buste de son mari sorti en 1989 de l’atelier de Raoul Hunter. L’artiste, connu pour son emploi de caricaturiste au Soleil, avait d’ailleurs dû corriger à sa demande la moue pourtant caractéristique du politicien. « J’ai fait le buste en bronze du premier ministre René Lévesque et non pas le portrait du mari de Mme Côté-Lévesque », avait déclaré Hunter.

La veuve de l’ancien premier ministre est également intervenue auprès de Pagé afin qu’il retaille les cheveux longs de son René Lévesque en bois. « Pour une fois qu’il ne chialera pas, tu vas me couper ça ! » avait-elle lancé lors d’une visite à Donnacona.

Si c’était à refaire, Pagé sculpterait le « libérateur de peuple » de la même manière. L’artiste a d’ailleurs tiré des copies miniatures de son oeuvre à partir de la maquette d’une vingtaine de pouces lui ayant permis d’obtenir le contrat initial. « J’en ai toujours à vendre dans mon atelier », dit-il, précisant en avoir déjà vendu le tiers, à 3000 $ la pièce. « Il y en aura 12 au monde, après ça on détruit le moule. »

Fabien Pagé n’a pas été approché pour la conception du bronze de Jacques Parizeau dévoilé à l’arrière du parlement québécois au début du mois de juin. « Je ne cours pas après ces affaires-là, dit-il fièrement. Je ne suis pas dans la politique. »

L’artiste compte tout de même aller voir de près l’oeuvre de ses collègues Jules Lasalle et Annick Bourgeau. Il en profitera pour admirer son plus célèbre « bébé » de bronze sur l’autre versant de la colline Parlementaire.

En sol canadien

Au-delà de sa taille et de son style, le monument de René Lévesque a fait parler de lui en raison de son implantation inattendue en territoire fédéral. Cette anomalie est révélée à la une du Devoir en 2009. On apprend alors que l’État québécois est locataire du talus longeant la façade de son propre parlement. Un bail signé en 1881 prévoit d’ailleurs le versement d’une rente annuelle de « cinquante piastres » au dominion canadien. La nouvelle relance les démarches entreprises par le gouvernement Charest afin de récupérer le terrain qui se trouvait autrefois dans l’emprise des fortifications de Québec. La « nationalisation » du bronze de René Lévesque est achevée en 2010 à la suite d’une transaction immobilière avec Ottawa.



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