«J’ai peur de ne pas être prise au sérieux»

Karine a décidé de réclamer à son ex-conjoint des dommages moraux et punitifs — une rare demande du genre.
Photo: Catherine D'Amours Karine a décidé de réclamer à son ex-conjoint des dommages moraux et punitifs — une rare demande du genre.

Quand Karine* repense au jour où son ex-conjoint a lancé dans sa direction le premier objet lui étant tombé sous la main, parce que, au lit, elle lui avait demandé d’éteindre la lumière, elle se dit qu’il s’agit du moment où le contrôle de cet homme sur elle a commencé.

L’objet ne l’a pas touchée. Mais elle décrit la suite comme une spirale angoissante, qu’elle a accepté de raconter au Devoir.

De chez elle, avec son nouveau-né dans les bras,la femme d’apparence soignée explique comment la violence psychologique qu’elle dit subir l’a abîmée, autant que d’autres l’auraient été sous les coups de poing — sinon plus.

Karine rapporte ne plus être capable de se concentrer. Elle fait de l’insomnie et des crises de panique. Elle est actuellement en congé d’invalidité, ayant reçu un diagnostic de stress post-traumatique et d’anxiété généralisée.

Pour tout ce qu’elle dit avoir subi, elle a décidé de réclamer à son ex-conjoint, et père de son premier enfant, des dommages moraux et punitifs — une rare demande du genre.

Les allégations de Karine pour la poursuite en dommages n’ont pas encore été plaidées ni prouvées devant un tribunal. Dans une procédure déposée à la Cour, son ex-conjoint écrit que c’est elle qui est agressive et à l’origine des conflits.

« Un conte de fées »

Pourtant, il y a 10 ans, Karine pensait avoir rencontré l’homme de sa vie, celui qui serait le père de ses futurs enfants. Il la comblait de petites attentions et « aimait tout ce qu’elle aimait ». « Comme dans un conte de fées. »

Puis, elle propose un voyage dont elle rêvait, pour suivre des cours. À sa grande surprise, il s’y oppose : il ne veut rien savoir de « son projet ».

Il acceptera finalement de l’accompagner, mais « il me l’a fait payer », raconte-t-elle. Il lui dit qu’elle est stupide parce qu’elle n’a pas réservé les sièges dans l’avion ; il la somme de se changer avant une sortie parce qu’il n’aime pas sa robe. Un soir, au restaurant, il l’abreuve d’insultes, la traite de « salope » et part en trombe, raconte-t-elle.

De retour au pays, Karine a des craintes pour l’avenir, mais découvre qu’elle est enceinte. Son rêve. Elle reste.

La situation se dégrade, relate-t-elle. Un soir, intoxiqué, il explose de colère et brise en mille morceaux ses souvenirs du voyage. Il a admis ces faits devant le tribunal. Le rapport de police fait aussi état de meubles projetés contre les murs.

Après la naissance de l’enfant, il la traite d’incapable parce qu’elle ne réussit pas à allaiter. Quand elle fait une critique, « il [lui] demande si [elle a] pris [ses] antidépresseurs », pour discréditer ses propos, donne-t-elle comme exemple. 

« Il me parlait sans respect et avec mépris. » Elle ajoute que cela n’a pas cessé quand elle l’a quitté. « La violence qui m’a le plus détruite, c’est la violence post-séparation », y compris l’utilisation des tribunaux par l’ex-conjoint pour poursuivre son contrôle (en déposant de multiples demandes) et le fait de se servir de leur enfant, en empêchant par exemple leurs conversations téléphoniques, dit-elle. Elle affirme qu’au cours des années, il l’a poussée à plus d’une reprise.

Peur de ne pas être crue

 

« C’est dur à raconter. J’ai peur de ne pas être prise au sérieux. » Chaque incident pris individuellement peut ne pas paraître très grave aux yeux des autres, mais l’accumulation sur des années épuise et brise, explique-t-elle. Elle dit être devenue craintive et hypervigilante : « On sait que quelque chose va arriver, mais on ne sait pas quoi. »

Lors de l’audience pour le divorce, elle n’a pas parlé de violence conjugale ni de son état mental. Elle explique que son avocate craignait que cela se retourne contre elle. Elle a depuis cette peur : si elle va chercher de l’aide et admet sa détresse psychologique, va-t-on lui enlever la garde de son enfant ? Karine dit redouter un système où elle n’a pas toujours été crue.

Avec sa poursuite en dommages, elleveut obtenir compensation pour ce qu’elle a subi, notamment l’angoisse, la souffrance, l’endettement pour les procédures judiciaires et ses « années perdues avec son enfant ».

*Un prénom fictif est utilisé pour protéger l’identité de la femme qui témoigne.

Avec la collaboration d'Améli Pineda

Si vous êtes victime de violence conjugale, vous pouvez appeler la ligne d’urgence de SOS violence conjugale au 1 800 363-9010.
Si vous êtes victime de violence sexuelle, vous pouvez contacter un Centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) près de chez vous. Cliquez ici pour en voir la liste ou appelez la ligne Info-aide violence sexuelle au 1 888 933-9007.



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