Trente ans après la fin de la guerre du Viêt Nam, l'agent orange fait toujours des victimes

Dans les villes et les campagnes du Viêt Nam, le visiteur croise partout des aveugles, des gens sans bras, sans jambes ou au corps tordu, victimes de l’agent orange. Deux de ces victimes récentes, Le Thi Nhon (à droite), 24 ans, et sa jeune soeur Le
Photo: Agence France-Presse (photo) Dans les villes et les campagnes du Viêt Nam, le visiteur croise partout des aveugles, des gens sans bras, sans jambes ou au corps tordu, victimes de l’agent orange. Deux de ces victimes récentes, Le Thi Nhon (à droite), 24 ans, et sa jeune soeur Le
Ho Chi Minh-Ville (Viêt Nam) — L'événement n'est pas passé inaperçu. Du nord au sud du Viêt Nam, le gratin politique, artistique et humanitaire était au rendez-vous jeudi soir dernier. À la première chaîne de la télévision d'État (VTV1). En discours, en musique et en reportages. Pour une bonne cause: le grand happening médiatique de la semaine nationale des victimes de l'agent orange, un puissant défoliant tristement associé aux opérations militaires pendant la guerre du Viêt Nam.

Avec ses artistes traditionnels chantant la beauté du pays et l'amour de la patrie, ses enfants en costumes jaunes dansant tout sourire, mais aussi son défilé moins joyeux d'anciens combattants amaigris et d'adolescents aux membres atrophiés, l'émission, présentée en direct des trois principales villes du pays — Ho Chi Minh-Ville, Ha Noi et Dan Ang —, avait tout pour attirer un vaste auditoire devant les téléviseurs. Et envoyer également un message clair: plus de 32 ans après le départ des troupes américaines du Sud Viêt Nam, les armes chimiques massivement utilisées lors du conflit frappent encore et toujours.

Dans les villes et les campagnes, le phénomène est d'ailleurs facilement palpable au détour des rencontres fréquentes avec des aveugles, des gens sans bras, sans jambes ou au corps tordu vendant ici des billets de loterie et aiguisant là couteaux et scies installés sur des ersatz de fauteuils roulants.

«C'est un drame», lance Tran Huu Quang, vice-directeur du Centre Thien Phuoc dans la banlieue nord de la métropole vietnamienne où ses victimes sans avenir et sans mobilité échouent pour trouver un soutien quotidien. «On a beau essayer d'oublier la guerre, elle finit toujours par nous rattraper.»

À grands coups d'herbicide

Entre 1961 et 1971, pas moins de 72 millions de litres de défoliant ont été déversés dans le centre et le sud du pays par les forces armées américaines. De ce nombre astronomique, 61 % était de l'agent orange, un puissant herbicide baptisé ainsi en raison de la couleur des tonneaux utilisés à l'époque pour le stocker.

Derrière ce pilonnage, un objectif: détruire toute végétation afin d'affamer les troupes nord-vietnamiennes, mais aussi les priver au passage des caches végétales nombreuses et désastreuses pour les GI dans la jungle du Viêt Nam.

La plus grande guerre écologique de l'histoire de l'humanité, comme plusieurs l'ont qualifiée, autorisée en 1961 par le président John F. Kennedy, n'a pas vraiment été efficace. Contrairement toutefois à ses effets secondaires dont le Viêt Nam, en cours de modernisation, aimerait bien se passer. En vain.

C'est que la dioxine contenue dans ce cocktail délétère — cette même dioxine d'ailleurs qui serait à l'origine de l'empoisonnement de l'actuel président de l'Ukraine Viktor Iouchtchenko — est tenace. Principalement sur les terres entourant les anciennes bases militaires américaines, dans le Delta du Mékong, mais aussi aux abords de la fameuse piste Ho Chi Minh utilisée en temps de guerre par la guérilla du nord pour ravitailler les troupes au sud et cible de choix des bombardiers américains.

«Cet endroit est désormais l'un des plus contaminés au monde», souligne Suel Jones, un vétéran américain revenu au Viêt Nam il y a 10 ans où il oeuvre désormais, le coeur en paix, avoue-t-il, pour un organisme, Vietnam Friendship Village, venant en aide aux populations qu'il a à une autre époque malmenées. «Le hic, c'est que pendant la guerre personne ne vivait là. Mais aujourd'hui, il y a des villages et des fermes. Et c'est plutôt problématique.»

La formule relève de l'euphémisme. Car si l'agent orange a démontré ses effets destructeurs sur les végétaux, il est aussi depuis belle lurette associé à une multitude de troubles de la santé en affectant notamment les fonctions reproductrices, immunitaires et hormonales des personnes qui s'y exposent. Un «détail» en temps de guerre à l'origine toutefois de la mort prématurée de plusieurs combattants — des deux côtés de la clôture d'ailleurs — et pour lequel la descendance directe venue au monde avec des difformités paie encore le prix. Tout comme d'ailleurs les Vietnamiens n'ayant pas connu cette guerre qui vivent dans ces zones hautement toxiques.

Un écosystème perturbé

Les chiffres de la pollution sont sans équivoque. Les canards élevés dans la région de Biên Hoà, au nord-est de Ho Chi Minh-Ville, le «ground zero» de la guerre chimique américaine comme on l'appelle parfois ici, ont dévoilé en 2003 une teneur en dioxine de 300 fois supérieure au taux normalement acceptable pour des autorités sanitaires occidentales, selon une étude réalisée par Arnold Schecter de l'École de Santé publique de l'Université du Texas. Idem pour les poissons et pour plusieurs légumes largement consommés par les habitants du coin chez qui la présence de la dioxine se fait du même coup sentir dans le sang et dans le lait maternel.

Et cette contamination est malheureusement là pour longtemps. Plusieurs dizaines d'années encore, estime la firme canadienne Hatfield de Vancouver chargée la même année de cartographier les nombreux sites touchés par les actions militaires américaines. «Pour en venir à bout, résume Suel Jones, il faudrait gratter trois mètres de terre partout dans les zones touchées, la brûler à haute température pendant des heures avant de la remettre en place avec une poignée de nutriments pour lui redonner la vie. Ce qui pourrait coûter des millions de milliards de dollars et ce qui est également totalement utopique.»

Les Vietnamiens le savent aussi, mais n'en demeurent pas moins en attente d'une aide technique pour enrayer la pollution, d'une aide financière pour ses deux millions de victimes et d'un semblant de compassion des États-Unis, ennemi militaire d'hier devenu l'ami commercial d'aujourd'hui, qui tarde toutefois à réagir. «C'est totalement ridicule, commente l'ancien soldat américain. Les autorités américaines reconnaissent aux vétérans du Viêt Nam 41 cancers, des maladies respiratoires et des troubles génétiques associés à l'exposition à l'agent orange. Mais, paradoxalement, ils ne reconnaissent pas ces mêmes troubles pour les Vietnamiens.»

Recours collectif

Aux prises avec les conséquences sociales graves de cette guerre chimique, le Viêt Nam, qui désormais se sort avec brio de plusieurs années de misère et d'isolationnisme, a décidé au début de l'an dernier de passer à l'offensive. Comment? En traînant devant les tribunaux américains les fabricants des produits chimiques à l'origine de ce désastre — la loi américaine interdisant en effet de poursuivre le gouvernement pour tous désagréments induits par des opérations militaires. La poursuite en recours collectif intentée par l'Association vietnamienne des victimes de l'agent orange/dioxine, un organisme non gouvernemental, vise plus d'une trentaine d'industriels de la pétrochimie dont Ultramar Diamond Shamrock, Dow Chemical et Monsanto.

Présentée devant la Cour fédérale du district de Brooklyn dans l'État de New York, la cause devrait être entendue par le juge Jack B. Weinstein le 28 février prochain. Et le Viêt Nam au grand complet promet d'être suspendu à ses lèvres...

«Cette victoire en cours est très importante pour nous», dit Tran Huu Quang tout en promenant son regard sur une affiche accrochée au mur de son bureau indiquant, drapeau canadien à l'appui, que le Consulat général du Canada à Ho Chi Minh-Ville a fait don à son centre d'hébergement de 1300 $ en novembre dernier. «Chaque jour, les organismes caritatifs voient arriver plusieurs dizaines de nouveaux cas provenant tous des régions contaminées. La plupart sont des cas lourds qui demandent beaucoup de soin et surtout une présence constante. Et nous avons besoin de plus d'argent pour les soutenir, mais aussi pour ceux qui ont le potentiel pour retourner vivre dans leur famille.»

En mai 1984, faisant face à une poursuite identique intentée par des anciens combattants américains, les mêmes compagnies mises sur la sellette ont accepté un règlement à l'amiable en versant 180 millions de dollars dans un fonds d'indemnisation pour les vétérans du Viêt Nam. 40 000 personnes en ont profité, repartant avec leur troubles irrémédiables de santé et des chèques variant de 300 à 13 000 dollars, selon l'importance de l'impact de l'agent orange sur leur vie. «Mais c'étaient des Américains, dit Suel Jones. Si j'avais à parier sur l'issue du procès, je dirais que les Vietnamiens ne vont malheureusement pas recevoir un cent. Mais, par contre, ils vont sans doute remporter beaucoup en alertant l'opinion publique internationale sur un phénomène dont on parle trop peu en Occident.»

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Ce reportage a été réalisé en partie avec le soutien de l'Agence canadienne de développement international (ACDI).

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