Les locataires âgés ont «une épée de Damoclès» au-dessus de leur tête

Les quartiers centraux de Montréal se «vident» de leurs aînés à cause des évictions.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les quartiers centraux de Montréal se «vident» de leurs aînés à cause des évictions.

Des locataires âgés critiquent la loi censée les protéger quand vient le temps de contester une éviction et qu’ils se retrouvent dans une situation où ils doivent quitter à regret leur logement. Un chercheur qui documente plus en profondeur le phénomène constate que les quartiers centraux de Montréal « se vident » de leurs personnes âgées et que le problème serait grandissant ailleurs dans le Grand Montréal.

En novembre dernier, l’immeuble qu’habite Michelle, 78 ans, a changé de main. Deux semaines plus tard, celle qui réside depuis sept ans dans un 4 et demie en très bon état à Longueuil a reçu un avis de reprise de logement. La quinzaine d’autres locataires des trois immeubles achetés par le nouveau propriétaire ont également reçu des avis, moyennant une compensation de 1000 $ par mois restant au bail.

Depuis, plusieurs sont partis. Des ouvriers s’activent maintenant dans l’immeuble de Michelle pour modifier les logements, et le bruit des perceuses résonne entre les murs de son appartement.

« Le propriétaire veut faire des rénovations pour relouer les appartements beaucoup plus cher. Ici, je ne paie pas cher », lance-t-elle.

Comme deux autres locataires, elle a décidé de se battre devant le Tribunal administratif du logement (TAL). Celle qui a été enseignante pendant une vingtaine d’années et qui vit seule paie un loyer de 781 $ par mois.

Elle a de la difficulté à voir comment elle pourrait se loger au même prix dans un logement de qualité équivalente à Longueuil ou à Montréal. « Le propriétaire m’a offert un autre logement, mais à 950 $ par mois et dans un demi-sous-sol », explique-t-elle.

Depuis 2016, le Code civil protège mieux les personnes âgées contre les évictions, mais Michelle ne remplit pas tous les critères : un propriétaire ne peut pas forcer le départ d’une personne âgée de 70 ans et plus, qui occupe son logement depuis au moins 10 ans et dont le revenu est égal ou inférieur au revenu maximal lui permettant d’avoir accès à un logement à loyer modique.

« Je ne me sens pas du tout protégée, déplore-t-elle. Il m’a presque rendue malade. Je me demande où je vais aller et ce que je vais me trouver comme logement à prix abordable. Mes revenus, ils n’augmentent plus. C’est pénible, ça m’angoisse. »

Les personnes âgées qui perdent leur logement locatif, c’est un phénomène que le Regroupement des comités logement et associations de locataires du Québec (RCLALQ) constate « de plus en plus souvent », explique le porte-parole, Cédric Dussault. « Plus on va renforcer la loi, mieux ça va être, ajoute-t-il. Mais nous, ce qu’on propose, c’est de carrément abolir la disposition du Code civil qui permet les évictions. »

L’ancienne députée et ex-porte-parole de Québec solidaire Françoise David, qui a déposé en 2015 le projet de loi 492 visant à modifier le Code civil, estime, à l’instar du parti, que les dispositions devraient aller plus loin et être mieux publicisées.

À l’époque, proposer une loi avec plus de mordant « était [un projet] inatteignable », précise Mme David, à cause des compromis à faire. La crise du logement actuelle pourrait créer un contexte favorable à des changements, croit-elle. Toutefois, le gouvernement actuel semble « plus enclin à faire des chèques qu’à adopter des mesures structurantes ».

Effritement de la mixité intergénérationnelle

 

Les anecdotes affluent, mais il est difficile d’avoir un portrait exhaustif de la situation. Julien Simard, chercheur postdoctoral à l’École de travail social de McGill et spécialiste en gérontologie sociale, souhaite dresser un état des lieux statistique et qualitatif. Il coordonne présentement un projet de recherche sur trois ans sous la direction de la professeure Hélène Bélanger, en collaboration avec des chercheurs de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), de l’Université de Montréal (UdeM), de l’Université Concordia et de l’Université du Québec en Outaouais (UQO).

Celui qui a déposé il y a quelques années une thèse de doctorat sur le sujet constate qu’il y a une forte pression sur les locataires âgés parce que leur loyer est souvent moins élevé. « Dans un contexte de gentrification et de spéculation immobilière, leur loyer devient moins rentable. On vise à se débarrasser d’eux de plusieurs manières possibles », dit-il. Certains sont en théorie protégés par la loi, mais ce ne sont pas tous les locataires qui connaissent leurs droits, et d’autres vont tout de même accepter de partir contre une somme d’argent.

Les chercheurs s’intéressent aux quartiers centraux de Montréal, mais également aux villes de Longueuil et de Saint-Jérôme, où les « dynamiques de pressions sur les locataires sont assez similaires ». « Les aînés dans les quartiers centraux de Montréal ont une épée de Damoclès au-dessus de la tête, ajoute Julien Simard. Certains quartiers ont des proportions d’aînés vraiment faibles comparativement à d’autres régions. Il y a une mixité sociale intergénérationnelle qui s’effrite. »

Des données compilées par la Direction régionale de santé publique de Montréal prévoient qu’il y aura 14,5 % de personnes de 65 ans et plus en 2036 dans La Petite-Patrie, 12,5 % sur le Plateau-Mont-Royal et 15,2 % dans Villeray. À l’échelle du Québec, le taux projeté est de 27,6 %, ce qui illustre bien cette tendance, selon le chercheur.

En attente de logements

 

De son côté, Michelle estime qu’il faudrait construire plus de logements abordables destinés spécifiquement aux aînés. « En vieillissant, on s’appauvrit », constate-t-elle.

Jacques Beaudoin, directeur des affaires publiques et juridiques du Réseau québécois des OSBL d’habitation (RQOH), affirme qu’il y a « de très longues listes d’attente ».

Le Réseau offre près de 55 000 logements. Sur ce nombre, 24 000 sont destinés aux personnes âgées, dont des RPA, aux loyers plus abordables. « C’est un secteur qu’on essaie de développer, mais ce n’est pas facile, parce qu’il faut rendre viables les projets d’habitation pour personnes âgées. Les exigences d’exploitation sont de plus en plus coûteuses », dit-il.

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