Un corsaire montréalais en mer du Nord

Le naufrage du Pélican dans la baie d’Hudson en 1697
Photo: Tirée de «L’Histoire de l’Amérique septentrionale» par Claude-Charles Bacqueville de la Potherie, 1722 Le naufrage du Pélican dans la baie d’Hudson en 1697

Le Devoir poursuit sa remontée aux sources de l’Amérique française, en misant sur l’exploration des journaux et des fonds d’archives québécois. Pour élargir nos horizons, nous passerons des confins septentrionaux de l’Hudson aux rêves ensoleillés de la Floride, tout en remontant le fil d’une histoire en partage. Aujourd’hui, la bataille de la baie d’Hudson.

À la fin du XVIIe siècle, la baie d’Hudson est un champ de bataille pour les empires coloniaux de la France et de l’Angleterre. Les marchands de fourrures des deux nations ont supplanté la génération des premiers explorateurs, comme Henry Hudson et Thomas James, dont les patronymes sont collés aux glaces de ce que les Canadiens appellent alors la mer du Nord.

Le vaste fief commercial fondé en 1670 par la Hudson’s Bay Company suscite les convoitises. Dès 1686, le chevalier Pierre de Troyes part à sa conquête à la tête d’une centaine de soldats français et de volontaires canadiens. L’expédition quitte Montréal à la fin mars à bord de traîneaux à chiens sur lesquels sont entassés des munitions, des vivres et 1200 livres de tabac destinées aux pipes de cette armée de fumeurs.

Les Franco-Canadiens vêtus de capots bleus s’élancent sur les glaces fondantes de la rivière des Outaouais sous des nuées d’outardes et de tourtes. Parvenus au Long Sault, ils aperçoivent les vestiges d’un fort de pieux détruit 26 ans plus tôt. C’est ici que Dollard des Ormeaux et ses compagnons ont trouvé la mort aux mains des « barbares » iroquois, comme le note le chevalier de Troyes dans son journal.


Le 11 mai, le convoi établit son camp en aval de la rivière Mattawa. Au même moment, à Montréal, Jeanne-Geneviève Picoté de Belestre rassemble tout son courage pour déposer une plainte contre l’un des membres les plus illustres de l’expédition : Pierre Le Moyne d’Iberville. Elle accuse ce dernier de l’avoir emmenée dans son lit sous promesse de mariage, ce qui constitue un « rapt de séduction » que l’on distingue alors du « rapt de violence ». La jeune femme porte honteusement l’enfant du Montréalais de 25 ans qui a filé à l’anglaise six semaines plus tôt pour aller combattre… les Anglais.

Au fil de l’épée

En juin 1686, le détachement franco-canadien parvient au lac Abitibi. Il le franchit en canot, avant de descendre la rivière du même nom jusqu’à la baie James. Il atteint ainsi le terme d’un périple éreintant de 1200 kilomètres, entrecoupé de pénibles portages.

La silhouette du fort Monsoni se détache à l’horizon. Motivés par l’appât du gain, les assaillants n’hésitent pas à enjamber la palissade de cet entrepôt débordant de fourrures. « J’eus, pour lors, beaucoup de peine à arrêter la fougue de nos Canadiens qui, faisant de grands cris à la façon des Sauvages, ne demandaient qu’à jouer des couteaux », écrit le chevalier de Troyes.

Le succès de l’opération repose sur l’effet de surprise combiné au relâchement de la garnison anglaise du fort. Le même scénario se reproduit dans les jours qui suivent, cette fois au fort Charles, situé sous l’actuel village cri de Waskaganish. Après avoir défoncé les portes à coups de bélier, les Franco-Canadiens grimpent sur un donjon en bois surmonté d’une cheminée. Un assaillant intrépide y dépose une grenade, qui provoque l’explosion du poêle en contrebas, blessant grièvement une femme au passage.

Le soldat Gédéon de Catalogne, qui se fera plus tard connaître par ses cartes de la Nouvelle-France, constate les dégâts en se frayant un chemin au milieu de la fumée : « Une voix plaintive me fit ouvrir la porte d’un cabinet, où je trouvai cette Anglaise en chemise, tout ensanglantée par l’effet d’un éclat de grenade dans la hanche. Ma présence, si l’on en juge par son cri piteux, lui fit autant d’impression que le bruit de la grenade, puisque nous ressemblions à des bandits. »

La prise du troisième fort de la Hudson’s Bay Company, celui d’Albany, nécessite un peu plus de méthodes. Les hommes du chevalier ont recours à un bombardement en règle, mais aussi à la bonne sainte Anne, à laquelle ils font appel pour calmer une tempête qui semble compromettre le débarquement initial des troupes. La reddition du poste est conclue à la fin juillet, au terme de négociations arrosées de vin d’Espagne.

Devant la justice

 

D’Iberville s’est fait un nom par son intrépidité à la baie d’Hudson. Il doit néanmoins faire face à la justice à son retour à Québec pour son « rapt de séduction ». Sans surprise, le « gentilhomme » engagé au service des pouvoirs coloniaux échappe aux galères. Il convenait alors, en guise de réparation, de marier l’accusé avec la plaignante, en l’occurrence Jeanne-Geneviève, afin de régulariser au moins les apparences. Cela n’arrivera pas non plus. D’Iberville devra tout au plus pourvoir à la subsistance de l’enfant né de ses « œuvres ».

En 1693, Jeanne-Geneviève trouve refuge au couvent des religieuses de l’Hôtel-Dieu de Montréal. Elle y entre six jours seulement avant le mariage de Pierre Le Moyne d’Iberville avec Marie-Thérèse Pollet. Dans sa société, cette femme de 26 ans est considérée comme ayant perdu son honneur, contrairement à l’accusé. D’Iberville, lui, conserve son aura de respectabilité.

Guy Frégault passe rapidement sur cet épisode scabreux dans sa biographie héroïque consacrée à d’Iberville, même lors de sa réédition en 1968. « Ce dernier acte de la jeunesse d’Iberville laisse assurément une impression assez trouble », écrit l’historien embarrassé en reconnaissant du bout des lèvres « [qu’]il paraît bien difficile de ne pas donner tort à Iberville ».

Le corsaire montréalais va guerroyer contre les Anglais de la baie d’Hudson jusqu’à la fin du siècle à bord de bateaux aux noms exotiques, comme le Soleil d’Afrique. C’est toutefois sur le pont du Pélican, en 1697, qu’il réalise son fait d’armes : mettre en déroute trois navires ennemis. Lourdement abîmé, le vaisseau français coule au lendemain du combat près de l’embouchure de la rivière Hayes, dans l’actuel Manitoba. Ses naufragés parviennent néanmoins à s’emparer du fort Nelson avec les moyens du bord.

L’épave du Pélican reposerait toujours sur le site de son naufrage, non loin de la carcasse du Hampshire, coulé par ses boulets marqués de la fleur de lys. En dépit de leur proximité relative, ces vestiges de la rivalité impériale entre la France et l’Angleterre n’ont pas fait l’objet de tentatives sérieuses de localisation.

L’autre naufrage du Pélican

En 1967, Frédéric Back reconstitue sous forme de maquette le Pélican pour servir au tournage des scènes de combat de la série télévisée D’Iberville, mettant en vedette un Albert Millaire fringant déclamant ses répliques comme sur les planches d’un théâtre. La jeunesse québécoise est alors émerveillée par la représentation de ce navire élégant qui manœuvre au milieu des glaces en mousse synthétique avant de tirer une salve de canons miniatures filmés en très gros plan.

Le philanthrope montréalais David Macdonald Stewart voit plus grand. Dès 1964, l’héritier de la Macdonald Tobacco travaille sur un projet de réplique grandeur nature du Pélican permettant d’incarner dans le bois l’élan national porté par la Révolution tranquille. Le gouvernement fédéral le convainc d’investir plutôt dans la construction de la Grande Hermine de Jacques Cartier destinée à l’Exposition universelle de Montréal puis au parc Cartier-Brébeuf, à Québec. Cependant, Macdonald Stewart conserve l’idée d’une reconstruction du Pélican, un projet qu’il relance peu de temps avant son décès en 1984.

Le chantier du Pélican est implanté à La Malbaie, dans Charlevoix. Jusqu’à son lancement en 1992, il mobilise des dizaines de chômeurs recrutés dans le cadre d’un programme fédéral de retour au travail. En dépit des sommes colossales investies — près de vingt millions, en dollars d’aujourd’hui —, la coque du navire est gagnée par la pourriture avant même d’avoir touché l’eau ! Le Pélican ne pourra jamais naviguer, à l’instar de la Grande Hermine conçue 25 ans plus tôt par le même architecte naval, François Cordeau. Le vaisseau destiné à devenir un bateau-école pour jeunes délinquants est finalement transformé en musée flottant que l’on amarre piteusement dans le Vieux-Port de Montréal.

Le Pélican ne fait que passer dans la ville natale de Pierre Le Moyne d’Iberville. Vendu à une société louisianaise en 1995, il est cédé à la municipalité de Donaldsonville, en amont de La Nouvelle-Orléans. Le bâtiment fera naufrage dans le Mississippi en 2004. Quatre ans plus tard, l’épave gît toujours au fond du fleuve lorsqu’elle est violemment heurtée par un remorqueur, ce qui entraîne un déversement de carburant. Une bouée de la garde côtière américaine indique désormais la présence de ce danger à la navigation.

Le Pélican était-il destiné à faire naufrage, à l’image de cette Nouvelle-France dont le maintien et l’extension avaient été momentanément assurés, dans les limites du possible, par Pierre Le Moyne d’Iberville ?



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