Et Dieu dans tout ça?

«L'archevêque de Canterbury le reconnaît, titrait triomphalement le Sunday Telegraph de Londres, dimanche: cela me porte à douter de l'existence de Dieu». La manchette en a ébranlé plus d'un. Le chef de l'Église anglicane, qui représente 70 millions de fidèles, n'a toutefois pas dit qu'il avait cessé de croire en Dieu, mais qu'inévitablement un tel événement perturbe le fidèle. Il a du reste soulevé une question éternelle mais inévitable: s'Il existe, où était donc Dieu pendant la catastrophe qui a dévasté les pays de l'océan Indien, tuant quelque 200 000 personnes?

En Angleterre, la polémique a d'abord éclaté dans les pages de The Guardian. Deux jours après le drame, Martin Kettle lançait: «Comment les personnes avec des convictions religieuses peuvent-elles expliquer quelque chose comme ça?» Kettle visait particulièrement les «créationnistes», ceux qui combattent encore aujourd'hui, jusque dans les écoles du Kansas, les théories darwiniennes sur l'évolution de l'homme. Joint par Le Devoir hier, le journaliste affirme avoir reçu plus de 400 courriels en réponse à son texte, moitié favorables, moitié rageurs. Mais pour lui, «la réplique la plus ahurissante est venue de l'archevêque Rowan Williams, qui a avoué ses doutes».

Ce débat, dit Kettle, montre le chemin parcouru depuis le tremblement de terre de Lisbonne du 1er novembre 1755 et le raz-de-marrée qui avait suivi et qui avait dévasté jusqu'aux côtes de l'Afrique du Nord. Certains, au sein de l'Église de l'époque, avaient dit que Lisbonne, avec ses vices, s'était alors attiré la colère de Dieu. Cette réaction des ecclésiastiques avait en définitive aidé le mouvement des Lumières, qui valorisait la raison et rejetait les conceptions religieuses.

Kettle rappelle que Voltaire mentionne la catastrophe de Lisbonne dans son Candide et y a consacré un long poème rejetant les «superstitions» religieuses.

Un texte qui semble avoir été écrit aujourd'hui: «Direz-vous, en voyant cet amas de victimes: / "Dieu s'est vengé, leur mort est le prix de leurs crimes"?/ Quel crime, quelle faute ont commis ces enfants / Sur le sein maternel écrasés et sanglants? / Lisbonne, qui n'est plus, eut-elle plus de vices / Que Londres, que Paris, plongés dans les délices? / Lisbonne est abîmée, et l'on danse à Paris.»

Dieu vengeur

La position du «Dieu vengeur» a-t-elle disparu? Ne sommes-nous pas tous devenus voltairiens? Pas du tout! Suivent trois preuves venant d'horizons théologiques différents: le grand rabbin d'Israël, Shlomo Amar, a par exemple déclaré à Reuters que «ces tsunamis sont une expression de la colère de Dieu face à l'état actuel du monde». La même agence rapportait que le pandit Harikrishna Shastri, un prêtre hindouiste du temple Birla à New Delhi, a soutenu que le désastre était une réponse au «mal perpétré par l'être humain sur terre». Azizan Abdul Razak, un musulman vice-président d'un parti de l'opposition islamique en Malaysia (parti Islam se-Malaysia), estime que la catastrophe rappelle que «Dieu a créé le monde et qu'Il peut aussi le détruire». Un penseur bouddhiste, Sulak Sivaraksa, interviewé par l'Agence France-Presse à Bangkok, signale que sa religion n'adore pas de dieu. Malgré cela, Sivaraksa considère la catastrophe comme une punition: «Nous avons détruit la nature, avons été égoïstes et cupides, recherchant toujours plus de prospérité en oubliant que nous et la nature ne formons qu'un», a-t-il dit, rejoignant ainsi certains écologistes qui ont évoqué cette semaine l'hypothèse «Gaïa» de James Lovelock, selon lequel la Terre est un grand organisme qui s'autorégule (un tsunami, ça débarrasse du trop plein!).

Devant l'argument du Dieu vengeur, Martin Kettle, du Guardian, ironise: Dieu n'a en tout cas pas sanctionné une religion plus qu'une autre puisqu'Il a tué indistinctement «des hindouistes en Inde, des musulmans en Indonésie et des bouddhistes en Thaïlande, et partout, des touristes juifs et chrétiens».

À Montréal, du côté catholique, le cardinal Jean-Claude Turcotte rejette catégoriquement toute idée de Dieu vengeur: «Je n'embarque pas là-dedans.» Sans partager les doutes du chef anglican, Mgr Turcotte prétend qu'il est normal et sain, devant tout événement comme celui-là, de se questionner, «comme on le fait chaque fois qu'une catastrophe arrive». Depuis Adam, «l'homme est en révolte contre son créateur», affirme-t-il.

Autre son de cloche du côté musulman. Salam Elmenyawi, du Conseil musulman de Montréal, prétend que tout ce qui est dans la création est contrôlé par Dieu: «Le moindre mouvement de la feuille tombant de l'arbre est prévu par Dieu.» Et le tsunami? M. Elmenyawi répond que seuls les prophètes pourraient vraiment interpréter la volonté de Dieu dans des actes précis, «et les prophètes ne sont plus de ce monde». Bref, on ne peut savoir exactement ce qu'Il a voulu le 26 décembre. En revanche, M. Elmenyawi estime que les religieux comme lui voient surtout la trace du divin dans l'énorme mouvement de solidarité qui a suivi le drame. Une position présente aussi dans le discours du cardinal Turcotte et de l'archevêque anglais.

Dieu n'est pas marionnettiste

D'autre part, chez ces deux derniers, on insiste pour dire que Dieu n'est pas un «marionnettiste» contrôlant le monde. «Dieu a mis en marche un monde et a laissé à l'homme le soin de le terminer, parce que ce monde n'était pas parfait», dit Mgr Turcotte.

Dans son texte au Sunday Telegraph, l'archevêque anglican souligne une objection courante: si Dieu ne contrôle pas le monde, alors «pourquoi, dans nos prières, réclame-t-on Son aide, Son intervention»? Bonne question! Le Guardian, à cet égard, citait d'ailleurs hier Fergus Stroke, un «ancien prêtre devenu humaniste» connu en Angleterre: «Ou Dieu a effectivement une main dans le bocal, auquel cas il est raisonnable de prier et de solliciter Son intervention, ou alors il n'y a aucun effet et cela ne sert à rien. Il faut choisir!»

À ce problème, Mgr Turcotte répond que l'on prie non pas pour obtenir une «guérison magique», non pas pour obtenir une action directe, mais pour que «Dieu nous permette de passer à travers une épreuve, qu'Il nous donne le courage suffisant». Dieu, précise Mgr Turcotte, «c'est l'être suprême qui peut nous donner suffisamment de courage, comme Jésus-Christ qui a fait face à l'épreuve, qu'il aurait pu éviter».

Au fait, et Voltaire? «Je me souviens qu'il a aussi dit qu'il n'y avait pas d'horloge sans horloger», répond le cardinal, moqueur.

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