Tsunamis meurtriers - L'équilibre mental à reconstruire

Une femme étouffe un cri d’horreur après avoir vu les corps de victimes des tsunamis à Krabi, en Thaïlande.
Photo: Agence Reuters Une femme étouffe un cri d’horreur après avoir vu les corps de victimes des tsunamis à Krabi, en Thaïlande.

Les tsunamis dévastateurs qui ont fauché plus de 125 000 vies en Asie du Sud-Est auront des conséquences «inimaginables» sur la santé mentale des populations touchées, selon les psychologues consultés par Le Devoir. Foudroyé par une catastrophe naturelle de cette ampleur, l'être humain doit d'abord se concentrer sur ses besoins primaires avant de constater péniblement que son esprit, ses émotions et ses repères sont tout aussi démolis que le paysage alentour.

«Les conséquences d'un tel désastre qui touche des millions de personnes dans plusieurs pays sont inimaginables», soutient Angela Dupont, psychologue clinicienne à Montréal. «Lors d'une catastrophe comme celle-là, les gens touchés souffrent d'angoisse, d'impuissance, ils perdent leurs repères, ils sont dépossédés. Ils ne comprennent pas ce qui se passe. Le stress post-traumatique est énorme et intense. C'est une grande détresse mentale.»

Parcourant les hôpitaux et les centres d'hébergement du Sri Lanka, un des pays les plus affectés par les raz-de-marée avec plus de 20 000 morts et un million de déplacés, Hemamali Perera est estomaqué par ce qu'il voit. Enseignant la psychologie médicale à la faculté de médecine de Colombo, il décrit une population déboussolée, secouée par les événements. «L'état de stress est gigantesque, des milliers de gens sont dans un délire total», a-t-il dit au Los Angeles Times. «Les gens sont en détresse psychologique, plusieurs sont incapables de parler, incapables de comprendre l'impact de cette catastrophe sur leur vie.»

Après avoir trouvé un endroit pour dormir et manger un peu, la plupart des survivants plongent dans un profond état de choc. «Les gens sont devant le néant, ils n'ont plus de carte pour naviguer dans la vie. Quand tu as perdu ta femme et tes enfants, en plus d'une partie de tes amis, tu fais quoi? Tu commences par où? L'existence est composée de normes et, quand elles disparaissent, c'est terrible», souligne Donald Taylor, professeur de psychologie sociale à l'université McGill.

Pour donner un sens à leur vie, les survivants vont tout naturellement se rapprocher, se parler et se serrer dans leurs bras, même s'ils ne se connaissent pas. «On a besoin de contacts humains dans ces circonstances, il faut reconstruire nos balises, comprendre ce qui arrive et se sentir un peu en vie», poursuit Donald Taylor.

Les tsunamis ayant frappé avec une force incroyable des pays pauvres et chauds, les morts doivent être enterrés rapidement afin d'éviter l'éclatement d'épidémies. Les fosses communes s'emplissent vite et les familles n'ont souvent pas le temps de prier ou même de voir leurs proches décédés. Il s'agit d'un obstacle psychologique de taille pour commencer un deuil.

La douleur pour les survivants sera donc très vive, et ce, pour longtemps, souligne Angela Dupont. «Certains survivants vont revivre sans arrêt le moment fatal d'un proche, d'autres vont tout oublier, comme un black-out total dans leur esprit. Les enfants vont souvent régresser dans leur évolution, arrêtant de parler pour un bon moment. D'autres versent carrément dans la folie et sont irrécupérables. La culpabilité du survivant sera très forte. Cela fait partie de l'horreur qui va durer des années.»

Les gens près des victimes, ceux qui ont vu mourir des être chers, restent accrochés à des événements précis, comme un déraillement de train, une vague, des cris, des pleurs, des odeurs ou des visions pénibles. Le cerveau colle à cet instant et ne s'en détache plus, comme l'épicentre d'un traumatisme qui démolit tranquillement l'esprit.

Tout est à refaire et, dans ces pays défavorisés, l'aide psychologique n'est pas très présente, ce qui risque de nuire aux populations locales pendant de longues années. Heureusement, «la noblesse de l'humain et les mouvements du coeur» sont au rendez-vous dans ces moments pénibles, dit Angela Dupont. «Il se crée spontanément des lieux de parole, des endroits pour faire sortir du système ce traumatisme extrême. Il faut redonner un sens à la vie.»