Tsunamis meurtriers - La société civile indienne a pris les choses en main

Un sauveteur se penche au-dessus des dépouilles des victimes des tsunamis dans un temple de Khao Lak, dans le nord de l’île de Phuket, en Thaïlande.
Photo: Agence Reuters Un sauveteur se penche au-dessus des dépouilles des victimes des tsunamis dans un temple de Khao Lak, dans le nord de l’île de Phuket, en Thaïlande.

Nagapattinam, Inde — Une tente de deux mètres sur trois, équipée d'un simple téléphone, à l'entrée de l'hôpital public. Voici à quoi se résume le centre névralgique des secours du district de Nagapattinam, le plus touché de l'Inde, où on donnait hier soir un bilan provisoire de 4332 morts et 150 000 sans-abri.

Ce centre, paradoxalement, ne relève pas du gouvernement mais de la Croix-Rouge locale. D'une efficacité redoutable, celle-ci coordonne l'action des différentes ONG et associations indiennes venues prêter main-forte dans cette zone dévastée par le tsunami de dimanche. «Nous travaillons en collaboration avec les autorités locales», affirme modestement le coordinateur en chef, C. Rajamahendran. Sur le terrain, pourtant, tous les observateurs ressortent avec la même impression: la société civile est, dans cette catastrophe, bien plus efficace que les services publics. Non seulement les ONG mais aussi les particuliers, qui se sont présentés par centaines pour donner un coup de main aux opérations de secours. «C'est normal, ce sont nos concitoyens qui souffrent», estime Jehabar Shadaq, un jeune étudiant en hôtellerie qui, pourtant, n'est pas sorti indemne de sa tâche matinale: l'enterrement de dizaines de corps à moitié décomposés dans des fosses communes. «Je n'avais jamais vu un cadavre auparavant», avoue-t-il avec un sourire embarrassé.

Dans les villages dévastés, cette tâche macabre est quasi systématiquement assurée par des volontaires, le plus souvent issus d'organisations religieuses, chrétiennes ou hindoues. Le gouvernement ne fait que fournir les pelleteuses pour creuser les fosses. «Personne ne veut faire ce travail ingrat, avoue un haut fonctionnaire du district, et, sur les 160 employés municipaux chargés du nettoyage, plus d'une centaine manquent à l'appel, soit parce qu'ils ont perdu des proches dans la catastrophe, soit parce qu'ils ont fui la région par crainte d'un nouveau tsunami.» Hier, plusieurs villes des environs ont toutefois dépêché leurs employés, des intouchables payés 75 roupies (1,4 euro la journée) pour s'occuper des corps.

L'armée, qui a envoyé 300 hommes dans la région, se cantonne à rétablir les infrastructures. «Il n'y a pas besoin d'effectifs supplémentaires», assure le commandant chargé des opérations tout en gérant la difficile évacuation d'un bateau de pêche échoué sur un pont. «Il ne faut pas croire que nous ne faisons rien», s'offusque Vivek Harinarayan, chargé par le gouvernement régional de superviser les secours dans l'État. «Nous avons réquisitionné les locaux pour héberger les rescapés, nous recensons les pertes pour les indemnisations à venir, nous repérons les corps en mer par surveillance aérienne et nous approvisionnons les survivants en vivres...»

Dans les foyers de fortune où s'entassent les rescapés, rares pourtant sont ceux qui disent recevoir quoi que ce soit des autorités. Là encore, ce sont en grande partie des associations, voire des particuliers, qui assurent l'approvisionnement en vivres et en produits de première nécessité. «Le propriétaire nous a prêté les véhicules et nous nous sommes cotisés pour payer l'essence et le chauffeur. Ensuite, nous sommes passés de ville en ville pour appeler à la solidarité», explique Ayapaswami qui, venu avec une vingtaine d'amis, distribue des paquets de biscuits et des vêtements du haut d'un camion. «Ça me coûte 20 000 roupies [environ 360 euros] par jour, mais c'est le moins que je puisse faire», explique pour sa part un chef d'entreprise qui assure depuis deux jours un minimum de 2000 repas quotidiens dans un foyer d'accueil de Nagapattinam.

«Il faut que les gens arrêtent de donner directement aux victimes, plaide Rajamahendran, car certains centres reçoivent actuellement trop de nourriture et d'autres pas assez.» En l'absence d'une véritable logistique, la distribution de l'aide est en effet pour le moins chaotique. Mais malgré cette pagaille très indienne, personne ne meurt de faim. Quant aux soins médicaux, ils sont limités, le tsunami ayant fait beaucoup de morts mais peu de blessés. New Delhi continue d'ailleurs de refuser l'aide internationale, s'estimant capable de faire face à la catastrophe par ses propres moyens. Sûr de lui, le gouvernement a même envoyé des secours à ses voisins, les Maldives et le Sri Lanka. Sur le terrain, force est de constater que les ONG internationales n'auraient plus grand-chose à apporter vu l'élan de solidarité de la société civile indienne.