Quand la distance entrave l’avortement

Pour des milliers d’insulaires, la seule façon d’obtenir ces soins est de parcourir des centaines de kilomètres en voiture ou de prendre l’avion, dont l’aller-retour peut atteindre 1000$.
Photo: Laurianne Croteau Le Devoir Pour des milliers d’insulaires, la seule façon d’obtenir ces soins est de parcourir des centaines de kilomètres en voiture ou de prendre l’avion, dont l’aller-retour peut atteindre 1000$.

Irish Town, Isle aux Morts, Port-au-Port… Elles arrivent des quatre coins de Terre-Neuve-et-Labrador pour obtenir un avortement, un service qui ne serait autrement offert qu’à plusieurs centaines de kilomètres. Car malgré son étendue, une seule clinique permanente, à Saint-Jean, procède à 95 % des avortements dans la province chaque année. C’est pourquoi, une fois par mois, une petite équipe part offrir ce service dans les régions rurales de la province. Ce samedi, cette clinique mobile était à Corner Brook ; Le Devoir les a accompagnés.

Aux États-Unis, la possible invalidation de l’arrêt Roe v. Wade, qui protège le droit à l’avortement à l’échelle du pays, fait craindre le pire aux Américaines pro-choix. Mais même ici, au Canada, son accès est encore aujourd’hui restreint — non pas par les tribunaux, mais par des obstacles comme la distance et les coûts qui y sont reliés.

« Le fait qu’on se déplace, ça peut faire la différence entre le fait de devenir mère ou non pour certaines femmes, explique Rolanda Ryan, directrice de la clinique Athena. On recevait beaucoup d’appels de femmes qui ne pouvaient pas se rendre à Saint-Jean et pour qui c’était assez traumatisant. Des fois, on payait nous-mêmes leur billet d’avion », raconte-t-elle.


 

Pour des milliers d’insulaires, la seule façon d’obtenir ces soins est de parcourir des centaines de kilomètres en voiture ou de prendre l’avion, dont l’aller-retour peut atteindre 1000 $. C’est sans compter la perte de revenu liée à l’absence du travail et les dépenses pour l’hébergement… des freins qui se sont parfois avérés insurmontables, selon la directrice.

C’est pourquoi, depuis 2017, Rolanda Ryan et ses collègues remplissent une fourgonnette de matériel médical et se rendent alternativement à Corner Brook et à Grand Falls-Windsor, les deux plus grands centres de population de la province après la capitale, pour effectuer des avortements.

Un « énorme soulagement »

Déjà mère de trois enfants de 2, 3 et 8 ans, Erica n’avait pas prévu enfanter pour une quatrième fois : son mari travaille en rotation en Nouvelle-Écosse (pratique communément appelée fly-in, fly-out) et c’est elle qui prend soin des enfants.

« Si je m’occupe d’un nouveau-né, je vais négliger mes autres enfants parce qu’ils n’ont pas besoin d’autant d’attention qu’un bébé, dit-elle en montrant des photos d’eux sur son cellulaire. Je les néglige déjà en ce moment en étant constamment malade à cause de la grossesse. Tout ce que je pouvais faire, c’est dormir, et mon conjoint repart demain. »

C’est son quatrième avortement en douze ans. « It’s not my first rodeo ! » dit-elle en riant, tandis qu’elle baisse son pantalon pour que l’infirmière procède à son échographie. Puisque ses autres avortements sont survenus avant la création des cliniques mobiles, elle a dû faire les quelque 16 heures de route nécessaires pour obtenir le soin dans la capitale. Elle a su que le trio serait de passage dans la région en tentant de prendre rendez-vous à Saint-Jean, quelques jours plus tôt. « C’était un énorme soulagement », dit-elle.

La majorité des personnes qui se tournent vers la clinique Athena pour obtenir un avortement sont, elles aussi, déjà mères, selon les données compilées par Rolanda Ryan. Et contrairement à la croyance populaire, ce ne sont pas des adolescentes, mais surtout des femmes dans la vingtaine ou au début de la trentaine.


 

Mary (nom fictif), 28 ans, a une fille de 10 ans avec des besoins spéciaux. « Je l’appelle Miss Lily, dit celle qui préfère taire son vrai nom, craignant la stigmatisation. Elle me demande beaucoup d’attention, mes journées tournent beaucoup autour d’elle. Je ne peux pas imaginer mettre un autre enfant au monde, ça voudrait dire lui accorder moins de temps. C’est pour ça que j’ai décidé de ne plus avoir d’enfants, même si j’en aurais voulu plus. » Elle admet aussi avoir été traumatisée par l’hospitalisation de Lily dès sa naissance, ce qui a duré un an.

Dans la salle d’attente, elle a croisé par surprise sa cousine Anna, 22 ans, qui avait elle aussi rendez-vous pour obtenir un avortement. Elle aussi préfère taire son vrai nom. « C’est une si petite ville… Je me doutais que je croiserais des gens que je connais », ajoute-t-elle. Puisque Mary avait déjà eu un avortement dans le passé, elle en a profité pour guider sa jeune cousine pour les étapes suivantes. « Avec un peu de chance, ça aura calmé ses nerfs. »

« Ce n’est pas une situation dans laquelle je pensais me retrouver un jour, admet plus tard Anna, qui attend que sa médication fasse effet avant la procédure. Mais j’étais vraiment soulagée d’apprendre que je n’aurais pas à manquer de journées d’école, à traverser la province avec le prix de l’essence exorbitant et à réserver une chambre d’hôtel. Je suis une étudiante, je n’ai pas ces moyens-là en ce moment ! »

La Bible Belt canadienne

 

C’est d’ailleurs ce type de situation qui pousse certaines femmes à se rendre à Saint-Jean, malgré tous les inconvénients liés au voyage, selon la directrice de la clinique mobile, Rolanda Ryan. Elles craignent de croiser des gens qu’elles connaissent et d’être stigmatisées par la communauté.

« Il y a une partie de l’île que nous appelons la ceinture biblique de Terre-Neuve [en référence aux États-Unis], dit-elle. C’est très religieux, et on y trouve beaucoup de gens anti-choix. Donc, si vous êtes le médecin qui pratique des avortements, ça peut avoir un grave impact sur votre vie et celle de votre famille, parce que les gens bavardent et vous ne savez jamais quelles pourraient être les conséquences. »

Pour offrir ce service dans les hôpitaux, tous les professionnels impliqués — comme les infirmières, les travailleurs sociaux, et les médecins — doivent être pro-choix, rappelle la médecin Kelly Monaghan, qui effectue les avortements lors des cliniques mobiles. « Les gens peuvent choisir de ne pas fournir ces soins si ça entre en conflit avec leurs valeurs, ce qui est terrible parce que l’avortement est un soin de santé essentiel. Donc ça serait très compliqué. »

Rolanda Ryan ajoute que peu de médecins sont formés pour pratiquer l’avortement dans la province, mais qu’ils devraient le faire. « Il y a des hôpitaux dans les régions du centre et de l’ouest qui offrent des soins pour les fausses couches, et c’est essentiellement la même procédure ! »

Les deux militantes ne voient pas le jour où une clinique offrirait ouvertement l’avortement dans les régions rurales de la province. Elles réclament ainsi la mise en place d’établissements permanents où elles pourraient tenir leurs cliniques temporaires ainsi que le remboursement des frais de déplacement et d’hébergement pour les femmes qui doivent se rendre à Saint-Jean.

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