Tsunamis meurtriers - «Je n'ai rien pu faire!»

Des habitations d’une station balnéaire dans la baie de Ton Sai, en Thaïlande, se sont écroulées dans l’eau à la suite des tsunamis.
Photo: Agence Reuters Des habitations d’une station balnéaire dans la baie de Ton Sai, en Thaïlande, se sont écroulées dans l’eau à la suite des tsunamis.

Nagapattinam, Inde — Prostrée devant l'hôpital, Anjali Kaliappan hurle sa douleur. «Mes enfants, mes enfants!», implore-t-elle sans relâche. «Mes petits anges! Qu'ai-je fait pour mériter cela?»

Le visage griffé de blessures, les yeux rougis par les larmes, la jeune femme s'efforce de raconter le cauchemar qu'elle revit constamment depuis trois jours. «Je faisais la cuisine quand le drame est arrivé, explique-t-elle entre deux sanglots. Mes deux bambins jouaient dehors, je les entendais rire. La seconde d'après, je les ai vus partir avec la vague. Je n'ai rien pu faire, j'ai moi-même été emportée avec la maison», pleure-t-elle en désignant une parcelle jonchée de débris. La cabane où elle vivait a été intégralement détruite, comme toutes celles qui longeaient le mur d'enceinte de l'hôpital, lui aussi abattu d'un coup par la force des vagues. L'établissement est aux trois quarts inutilisable, inondé ou détruit. «Nous avons une capacité de seulement 32 lits, contre 400 normalement», résume le directeur pour expliquer les dizaines de blessés dans les couloirs. Heureusement, des organismes privés aident aux soins, bénévolement, et les blessés graves ont pu être évacués vers d'autres hôpitaux, mieux équipés.

Dans la rue, des carcasses de chèvres, gonflées par l'eau, pourrissent dans une odeur pestilentielle. Des poissons morts jonchent le sol, témoins de la scène qui s'est déroulée ici, dimanche: la mer en plein centre-ville. Le chaos règne. Débris de cabanes, voitures renversées, bateaux éventrés, meubles, vêtements et ustensiles de cuisine jonchent ce qui furent des rues.. «Je connais l'océan depuis ma naissance, témoigne Mariappan, un vieux pêcheur hospitalisé. Mais de toute ma vie, je n'ai jamais vu une telle furie. En quelques minutes, j'ai tout perdu: ma famille, ma maison, mes affaires, mon bateau et mes économies. Je n'ai même plus de quoi boire un thé, pleure-t-il. Je ne peux que m'en remettre à Dieu.» Dans cette région du sud-est de l'Inde, tous les villages côtiers ont été soufflés par le tsunami. Le seul district de Nagapattinam, le plus touché du pays, recensait hier soir 2507 morts, issus en grande majorité de pauvres familles de pêcheurs mais aussi des touristes venus d'autres États du pays. Un bilan probablement sous-estimé et qui continuera de s'alourdir.

Sur les plages, les secouristes continuent de déblayer des corps, ceux que la mer ne cesse de recracher, ceux toujours prisonniers des décombres. Les cadavres commencent à se décomposer. Une odeur de mort plane sur la mer. L'évacuation des corps n'est pas assurée par les autorités mais par des volontaires de diverses ONG et associations culturelles ou religieuses locales. Le gouvernement ne s'occupe plus des morts depuis que l'ordre a été donné de les enterrer dans les villages. «Ces derniers jours, nous rapatrions tous les corps à l'hôpital pour que les familles puissent les identifier, justifie un représentant du gouvernement régional. Mais il y en a trop, et il faut faire vite pour éviter les risques d'épidémie, alors, désormais, nous laissons faire les associations.»

Résultat: les morts sont pour la plupart enterrés à la hâte dans des fosses communes. «Nous en sommes à la troisième», explique le père Susaimanickam, à la tête des opérations d'une organisation chrétienne dans le hameau de Vaillangani, en désignant un trou au fond duquel gisent quelques corps boursouflés, dont plusieurs enfants. Au-dessus, les vautours guettent. Sur un camion, une vingtaine de cadavres emmêlés attendent dans une odeur insupportable. Un homme éclate en sanglots. Il a reconnu sa femme et son fils de quatre ans, qu'il cherchait depuis trois jours. Les secouristes s'arrêtent, chantent une prière. En pleurs, Parenissami n'a pas de quoi offrir à ses proches une sépulture plus noble: il a déjà enterré ses deux autres fils la veille. Il récupère les boucles d'oreilles en or sur le corps de son épouse. Il s'en va, anéanti. Des milliers d'autres continuent de chercher leurs proches.

Sur la côte, les rescapés fouillent la boue. «Tout ce que j'ai est ici», se lamente un vieillard, cheik Dawood, affairé à démonter ce qu'il reste de sa hutte, envolée de l'autre côté de la voie ferrée, pour la reconstruire au plus vite. Toujours sous le choc, la plupart des survivants hésitent à retourner sur le littoral de peur. Ils ont peur qu'une nouvelle vague meurtrière ne déferle sur leur existence. Les plus chanceux ont trouvé refuge chez des parents dans la région. La grande majorité vit depuis trois jours dans des foyers de fortune improvisés par les autorités locales. École, temples, mosquées, salles de mariage ont été réquisitionnés et abritent actuellement quelques 75 000 sans-abri dans le district. Selon les chiffres officiels, 125 000 autres ont préféré aller plus loin à l'intérieur des terre, loin du rivage.

«J'ai toujours aimé la mer, je vivais avec elle, mais maintenant, je ne supporte même plus de la regarder», raconte un pêcheur qui, réfugié dans une maternelle, a perdu sa femme et ses quatre enfants. Avec lui, plusieurs centaines de personnes vivent entassées, approvisionnées en eau et en nourriture par la Croix-Rouge locale. «Sans cette aide, nous serions en train de mourir de faim, le gouvernement ne fait rien pour nous», accuse une vieille femme. Débordées, les autorités n'ont en effet pas les moyens de s'occuper de tous les sinistrés. Elle s'estiment toutefois en mesure de faire face aux besoins alimentaires mais réclament par contre de l'aide en ce qui concerne vêtements, matelas et couvertures.