Pierre de Sales Laterrière, docteur et pilleur de tombes

Dans l'Amérique du XVIIIe siècle, les cadavres des pauvres, des indigents ou des sans famille font l’objet d’un commerce tarifé.
Photo: Dave Noël Le Devoir Dans l'Amérique du XVIIIe siècle, les cadavres des pauvres, des indigents ou des sans famille font l’objet d’un commerce tarifé.

Le Devoir poursuit sa remontée aux sources de l’Amérique française, en misant sur l’exploration des journaux et des fonds d’archives québécois. Pour élargir nos horizons, nous passerons des confins septentrionaux de l’Hudson aux rêves ensoleillés de la Floride, tout en remontant le fil d’une histoire en partage. Aujourd’hui, la médecine de Pierre de Sales Laterrière.


En 1789, lors d’études à Harvard, la célèbre université de Boston, le Canadien d’adoption Pierre de Sales Laterrière doit, comme ses confrères, s’exercer à la dissection. Les médecins, mais aussi les gens de la bonne société considèrent alors qu’un homme éduqué doit s’être penché sur cette machine qu’est le corps afin de comprendre comment la réparer et l’utiliser plus efficacement.

Les corps des pendus sont mis à profit. Laterrière s’exerce à la dissection sur les corps de quatre d’entre eux. « Je n’en perdis pas un cheveu ! » écrit-il fièrement dans ses mémoires publiées à titre posthume.

Il peut aussi compter, pour parfaire ses travaux, sur le corps d’une « vieille fille, grosse et grasse » qui lui a été revendue, avec la complicité du bedeau de la Christ Church. Ce bedeau lui a d’ailleurs laissé une « pelle ferrée » à proximité de la tombe pour faciliter, par une nuit noire propice, la récupération du cadavre. « Ce fut un sujet superbe ! » se souviendra Laterrière.

Les corps des défunts les plus infortunés sont régulièrement laissés à eux-mêmes, sans contrôle. À Paris, explique l’historien Philippe Ariès, pionnier des recherches sur les attitudes sociales relativement à la mort, les convois devant porter les cadavres au cimetière s’arrêtent souvent. Le temps de faire un tour au cabaret, histoire de s’enivrer, les porteurs abandonnent les corps dont ils ont la charge, le temps de prendre courage pour terminer leur triste besogne. En plusieurs moments, les corps sont susceptibles d’être volés, qu’on soit à Londres, Paris, Montréal ou Boston.

Dans le Boston de la fin du XVIIIe siècle, la ville compte trois cimetières. Dans ces lieux que fréquentent les jeunes médecins en devenir, ceux-ci ne pensent pas même à s’emparer de corps de gens issus de la belle société. Là comme ailleurs, ce sont bien les corps des pauvres, des indigents ou des sans famille qui font l’objet d’un commerce tarifé. La réprobation populaire à l’égard de ces pratiques n’en est pas moins grande.

Le cadavre est protégé par un système complexe d’interdits que soutient l’Église par son discours. La réaction populaire que suscite au Canada la dissection entreprise sur le corps de Marie Brisebois, une veuve de vingt-trois ans, l’illustre parfaitement.

Photo: ​Collection privée de Pierre Laterrière Portrait du médecin Pierre de Sales Laterrière

Le fantôme de la Brisebois

 

En 1791, la jeune Marie Brisebois est emprisonnée pour complicité dans un meurtre. Installé à Trois-Rivières comme médecin, Laterrière est invité à l’observer dans sa cellule. Sait-elle qu’elle sera bientôt exécutée et que celui qui se prête de bonne grâce à l’observer vivante sera plus heureux encore de pouvoir l’observer inerte et froide ?

Une fois décroché de son gibet, le corps de cette pendue est donné à Pierre de Sales Laterrière. Un juge de Trois-Rivières ne s’est pas fait prier pour le lui céder.

Le juge, c’est-à-dire la main légale du souverain, gère la vie en prononçant un arrêté de peine de mort. Auréolé de cette couronne de légitimité, il ordonne la mort de ceux qui sont envisagés comme un danger pour la vie en société. Il est donc dans l’ordre des choses qu’il offre un cadavre, résultat de son pouvoir, à celui qui affirme étudier la vie. Médecin et juge sont en quelque sorte les deux pôles d’un même pouvoir qui s’autorise à gérer la mort au nom d’une idée biologique de la bonne société.

Pour la société, l’offre du corps à la médecine est perçue comme une seconde punition. Le fait d’ouvrir un corps au nom de l’avenir, loin d’être vu comme une avancée, est envisagé comme un châtiment injustifié, odieux. La pratique de l’anatomiste, au fond, est perçue comme une extension injustifiable de l’action du bourreau.

Le corps raidi de Marie Brisebois, avec sa nuque brisée et sa peau verdâtre caractéristique, est transporté dans une glacière à la maison de Pierre de Sales Laterrière. Là, au cours de l’hiver, le médecin s’évertue à en analyser les chairs devenues cireuses, tout en notant « le mauvais effet de la dissection de la pendue sur l’esprit d’un public faible ». Sans trop se soucier des odeurs pestilentielles qui se dégagent du corps, il sait néanmoins que son ouvrage fait scandale.

Il assume cependant que cela tient à sa puissance de vue par rapport à une société myope à la science, et que ceux qui en parlent à mal ne confirment ce faisant que leur manque de moyen pour comprendre le monde. Reste que le médecin doit se résoudre à quitter Trois-Rivières pour échapper à l’opprobre qu’il a inutilement alimenté en montrant le « cadavre sec » de la Brisebois à quiconque se présente à sa porte, « à la condition de prier pour son âme ».

La caisse contenant les os de la défunte accompagne Laterrière, de Yamachiche à Nicolet, sur la rive sud du Saint-Laurent. Sa présence à bord du bateau permet d’ailleurs d’interrompre une tempête, du moins selon les compagnons de voyage du médecin. « [Mes amis] étaient persuadés qu’ils devaient leur salut à un miracle qui s’était opéré par la vertu du squelette de la Brisebois, qu’ils regardaient comme une sainte. »

Même Laterrière n’échappe pas à la superstition. « Ce qu’il y a de certain, c’est que depuis qu’elle est en ma possession, il ne m’est arrivé aucun accident. »

Saigner ses patients

 

Le scandale, somme toute passager, de la veuve Brisebois n’empêche pas le diplômé de Harvard de prospérer en multipliant les affaires. En 1799, Laterrière profite de sa nouvelle stabilité professionnelle pour régulariser sa situation en épousant Marie-Catherine Delezenne, avec qui il vivait en concubinage depuis une vingtaine d’années. Le bonheur domestique du couple est toutefois assombri, l’année suivante, par le mariage malheureux de leur fille Dorothée avec un homosexuel, un « ennemi secret d’un sexe aimable ».

En 1812, Pierre de Sales Laterrière se fait gentilhomme campagnard. Il emménage dans son manoir seigneurial des Éboulements. C’est ici, dans la solitude des montagnes de Charlevoix, que le libre-penseur rédige des mémoires qui sentent le « souffre », pour reprendre l’expression de son biographe Bernard Andrès.

Le notable noircit plus de 500 pages de sa plume en colorant son récit d’exagérations et de raccourcis commodes. Le Français d’origine y fait état de ses prétentions aristocratiques, de son immigration dans le Canada de l’après-Conquête en 1766 et de son emploi à la tête des Forges du Saint-Maurice dans le courant de la révolution américaine. Son incarcération sans procès pendant trois longues années pour complicité avec les insurgés génère également son lot d’anecdotes.

C’est à sa sortie de prison que Laterrière se consacre plus sérieusement à la médecine, qu’il pratiquait jusque-là en dilettante. Le 15 juillet 1789, au lendemain de la prise de la Bastille, à Paris, le Canadien d’adoption obtient de l’université Harvard le diplôme rendu nécessaire pour l’exercice de son métier, qui se professionnalise. Ce papier en poche, le spécialiste du traitement des fièvres puerpérales se consacre à la saignée de ses patients. Il se fait lui-même purger de son mauvais sang pour équilibrer ses « humeurs » jusqu’à son décès en 1815, à l’âge de 71 ans. Son corps est alors mis en terre avec les notables de son temps, sous le plancher de la cathédrale de Québec. Là, il ne risque pas d’être exhumé clandestinement par des étudiants en médecine, comme cela se fera encore un long moment.

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