L'ange du bonhomme

Ce bonhomme de neige devait l'existence à trois gamins de dix ans qui l'avaient baptisé Edgar avant de l'abandonner tout croche sur son terrain vague. Il avait un bras plus gros que l'autre, le chapeau de guingois et rien pour plaire. Ses yeux en boutons de culotte asymétriques louchaient comme ceux d'un chat siamois. Son nez pointu était une carotte, dont les moineaux jouaient à grignoter le bout en le traitant d'épouvantail d'hiver.

En guise d'adieu, ses géniteurs avaient cabossé la bedaine d'Edgar de quelques coups de pied, juste pour le plaisir de gigoter: «Quins toé!» Mais l'empreinte de leurs semelles laissait sur lui de vilaines taches. Puis, les garçons s'étaient envolés en même temps que les oiseaux, pépiant de concert.

Sans Léopold, le sculpteur-poète qui avait versé quelques mots gentils (mais pompeux) sur son berceau, ce bonhomme de neige n'aurait guère connu de douceur ici bas.

«Quel beau fruit naïf du land art!», s'était exclamé l'artiste devant sa silhouette boudinée.

Edgar aurait préféré un compliment moins abstrait, mais, dans la vie, on attrape ce qui passe. Il avait remercié l'artiste et pris son trou.

À l'âge vénérable de trois semaines, Edgar ne croyait déjà plus à grand-chose, même si Noël approchait et que les chimères scintillaient à pleines lumières des rues. Ce qui ne l'empêchait pas de vouloir défendre sa vie éphémère contre vents et marées, malgré ses angoisses de météorologue amateur.

Est-il besoin de rappeler que les variations de température sont, pour les créatures de son espèce, une question de vie ou de mort? Craignant le redoux, condamné à fondre tôt ou tard, Edgar flairait le vent à tout bout de champ, analysait la texture changeante des flocons de neige, regardait frissonner les passants d'un air satisfait. Ouf! L'hiver serait froid cette année. Un sursis!

En ce 24 décembre, le Tout-Montréal avait la broue dans le toupet et le vent dans les flocons. Humains et autos cavalaient en galop frénétique vers le magasinage de la onzième heure. Même les nuages couraient plus vite que d'habitude. Pour mieux lui donner le vertige et embrouiller ses prédictions météo. Quoi d'autre?

Filant comme une flèche, une auto sauvage l'aspergea de sloche au calcium brûlante, sans daigner s'excuser. Les millions d'habitants de la ville avaient peur de ne pas arriver à Noël en même temps que le reste du monde, d'où leur agitation frénétique et mauvaise pour la santé. Lui seul demeurait immobilisé au sol. Souillé. Rageur. Incompris. Et désormais sans illusions.

De fait, la semaine précédente, un Inuit insensible à la morsure du froid, qui mendiait des trente-sous sur le macadam, lui avait confié une vérité que peu d'humains de petite taille semblaient connaître: le père Noël n'existe pas.

«Parole d'Inuit, jamais un monarque en costume rouge ne pourrait régner en terre arctique, assurait-il. Chez nous, même les ours, les renards, les sternes et les hiboux portent le costard blanc. C'est la seule tenue acceptée sur la banquise.»

L'homme du Nord lui avait alors vanté la douceur d'un éden givré par-delà les lacs, la forêt boréale et les mines, en un pays de glace nommé toundra.

À chacun ses paradis. Edgar se prit à rêver aux terres nordiques aux habitants immaculés où les bonhommes de son espèce ne fondent jamais.

Pourquoi donc avait-il été conçu quelques méridiens trop bas, en un monde boueux peuplé d'imposteurs? Dans sa ville crottée, de vieux clowns barbus, hôtes diurnes des centres commerciaux, enregistrés sous le nom de père Noël, prétendaient venir de «là-haut». Edgar les voyait rentrer chez eux le soir, après le service, affalés sur des coussins de traîneaux tirés par des rennes à mine lasse. De toute évidence, ces tenues rouges, peu salissantes, camouflaient les giclées de boue sur leurs manteaux pendant ces déplacements nocturnes.

«Leurs costumes trahissent une basse nature terrestre. Impossible de s'y tromper!», trancha l'Inuit avant de plonger dans sa bouteille pour n'en plus sortir.

On a beau être un bonhomme aspergé et asymétrique, un coeur gelé dur peut battre sous un corps de neige sale.

Plus il brunissait à cause des mauvais soins des pneus gicleurs, plus Edgar appréciait les êtres de blancheur: les elfes, les fées, les fantômes, les étoiles. Les anges, surtout.

Il ne faut jamais désespérer, surtout durant le temps des Fêtes, quand les créatures les plus saugrenues et les plus affectueuses surgissent de l'ombre. Deux jours plus tôt, une silhouette séraphique ficelée au toit d'un 4X4 lui avait fait un effet boeuf. Certains esprits terre-à-terre auraient vu en elle une figurine de papier mâché, garantie pur kitsch de plate-bande... Pas notre Edgar.

Depuis cette rencontre inopinée, il caressait en pensée le beau visage délicat, l'ovale de l'auréole, imaginait toute une romance avec la merveilleuse apparition. Celle-ci lui avait décoché au vol un regard enjôleur et lancé un rendez-vous pour la nuit de Noël, entre deux crachotements du véhicule. Edgar était plein de boue et l'ange immaculé. C'est dire le charme de ce dernier.

Le gros ballot mal rabiboché s'ennuyait tout seul. Rivés à leurs ordinateurs, peu d'enfants prenaient encore le temps de fabriquer avec art et amour des bonhommes de neige en série. Privé de compagnon de jeu à son image, fabriqué à la va-vite, Edgar était voué aux amours contre-nature.

Si le père Noël et ses clones se révèlent, comme on l'a démontré ci-dessus, d'affreux imposteurs, les anges blancs habitent bel et bien «là-haut». Hors du firmament toutefois, n'en déplaise au credo populaire. Propulsés par des ailes puissantes, ils n'empruntent la voie aérienne que pour gagner leurs domaines du Grand Nord, dont ils sont, à vrai dire, les seuls véritables souverains.

Une fois par siècle, au cours de la nuit de Noël, guidés par l'étoile polaire, les membres de leur diaspora s'envolent, comme des oies, à contre-courant des migrateurs classiques et des faux père Noël: vers l'Arctique et le froid.

Minuit approchait à Montréal, et Edgar sentit courir sur sa neige le souffle terrifiant du redoux. Quelques gouttes de sueur chaudes, brunâtres, menaçaient son corps d'érosion. Il allait se liquéfier, perdre du volume. Déjà, son chapeau venait de tomber un cran plus bas sur ses yeux louches. Et si l'ange n'allait pas le reconnaître après sa cure d'amaigrissement, le rejeter... Il l'appela faiblement, refusant de perdre espoir, mais ses sens le lâchaient.

C'est à peine s'il entendit les cloches sonner, leur ding! dong! çà et là couvert par une sorte de chant bizarre, répercuté en cri de ralliement séraphique. Un grand froufrou d'ailes s'éleva alors des quatre coins de la ville, comme le matin à cap Tourmente au départ des outardes.

Deux magnifiques anges de cuivre quittèrent soudain les tourelles de la chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours, au coeur de la Vieille Ville. Plus haut, un archange de bronze s'arracha à la statue de George-Étienne Cartier face au mont Royal, abandonnant à jamais son protégé aux graffiteurs masqués.

L'ange d'Edgar entendit aussi le signal devant son bungalow de Verdun. Il déplia ses ailes de papier mâché, s'éleva d'un coup comme ses confrères de plastique, de tôle ou de bois. Plutôt que de rejoindre son groupe à l'instant, il piqua toutefois rue Sherbrooke, où dégoulinait le bonhomme éperdu, le sauva in extremis du ruisseau en lui criant de s'agripper, puis le frotta d'une aile pour effacer la boue.

Déjà la formation en V fonçait plein nord, accueillant les retardataires essoufflés. Mais les humains, trop occupés à déballer leurs cadeaux ou aveugles au surnaturel, ne virent pas s'envoler le curieux voilier.

Au dos de son ange chéri, Edgar avait oublié jusqu'à l'existence du terrain vague où l'Inuit avait dû s'échouer dans sa bouteille. Il filait vers un paradis d'amour éternel peuplé d'ours blancs, de harfangs des neiges, de séraphins en vocalises sur la banquise. À lui, l'immortalité arctique!

Peut-on vraiment échapper aux contraintes de sa nature? Là est la question. Et si les bonhommes de neige devaient vivre en sursis, fût-ce sur une banquise...

Sous le coup de l'ivresse ou de l'idéalisme, l'Inuit lui avait d'ailleurs caché une information capitale: là-haut, sous l'inexorable action du réchauffement climatique, la calotte glaciaire fondait goutte à goutte...