Le Viêt Nam flirte avec le père Noël

Le règne d’Ông Già Noël (père Noël en vietnamien) est certainement là pour rester.
Photo: Agence France-Presse (photo) Le règne d’Ông Già Noël (père Noël en vietnamien) est certainement là pour rester.

Hanoi — L'image est étonnante. Rue Hang Bai, dans un grand centre commercial de la capitale du Viêt Nam, une jeune fille dans un costume tyrolien sourit aux passants, un plateau de dégustation de chocolats belges dans les mains.

Il est 11 heures. Sur les quatre étages de ce bâtiment qui jouxte le lac Hoan Kiem près de la vieille ville, les clients se promènent en scrutant ici et là les nouvelles télévisions à écran plat, les comptoirs de bijoux, de cameras numériques ou de consoles de jeux, évaluant les nouveaux arrivages de vêtements griffés et, pour les plus jeunes, s'agglutinant autour des vendeurs de saucisses enfilées sur des bâtons. Le tout sous le regard rassurant d'une centaine d'effigies du père Noël, au milieu des lumières de sapins artificiels scintillants décorés à l'occidentale, et au rythme des chants de Noël version musak diffusés dans les haut-parleurs.

Dans ce coin de l'Asie où la neige n'est présente que sur les photos montagnardes accrochées aux murs des hôtels décrépits et où le catholicisme est plus que minoritaire, la scène, un brin surréaliste, est aussi incongrue que celle, improbable, de milliers de bouddhas s'emparant des rues commerciales, des bureaux et des maisons de Montréal à l'approche de la fête du Têt, le nouvel an lunaire célébré en grande pompe par les Asiatiques au début du mois de février. Et pourtant, depuis le début de la semaine, cette scène ne cesse de se reproduire un peu partout dans la ville, dans les lieux touristiques, certes, mais aussi à la télévision d'État, dans les magazines et surtout dans les quartiers commerçants où les enfants, tuque du père Noël sur la tête, regardent passer les hordes de mobylettes bruyantes dans les rues d'Hanoi, entourés de peluches ou d'automates à l'image du gros joufflu bedonnant.

«Noël, c'est nouveau ici, constate Claude Potvin, un Québécois expatrié au Viêt Nam depuis une dizaine d'années. Mais depuis deux ans, cela va en s'accentuant.»

À l'occidentale, pas de doute. Pris depuis le milieu des années 90 dans une logique incroyable de développement et surtout d'ouverture sur le reste du monde, le Viêt Nam, qui jouit de la deuxième croissance économique au monde après la Chine, ne fait pas que laisser entrer sur son territoire toujours plus de touristes, d'investisseurs étrangers et de produits de consommation de masse dont la présence, il y a 10 ans à peine, était impossible à imaginer. Le pays fraye aussi par le fait même avec les valeurs de l'Occident. Valeurs que le gros personnage tout de rouge vêtu, inventé dans sa version contemporaine par Coca-Cola en 1930, vient à l'approche du 25 décembre cristalliser. Même si, dehors, le soleil, les 26 degrés et l'humidité ambiante rendent improbables les balades en ski de fond comme le port de la tuque, de gants et d'encombrants manteaux isothermes.

«C'est principalement commercial, résume Tan, une Vietnamienne dans la fraîche quarantaine. Les Vietnamiens y adhèrent parce qu'ils ont le goût de la fête et pour eux toutes les occasions sont bonnes pour fêter. Mais c'est encore timide. Noël ne va pas rentrer dans nos coutumes familiales. Sauf peut-être chez les jeunes qui sont très perméables aux messages qui viennent de l'extérieur.»

Les grandes multinationales américaines, coréennes, japonaises, singapouriennes ou australiennes qui assoient doucement leur présence dans ce marché naissant et dynamique l'ont sans doute bien compris, elles qui avancent en cette fin d'année occidentale à côté du père Noël pour faire mousser leurs marques et induire chez les consommateurs d'ici ces drôles de comportements grégaires qui remplissent les centres d'achat depuis des décennies à l'autre bout de la planète.

«Soyez belle le soir de Noël», annonce le fabricant de produits cosmétiques Clinique dans les pages de Dep (en français, beauté), sorte de Elle Québec version vietnamienne. Le publireportage sur papier glacé y côtoie un dossier sur la fête de Noël à travers le monde, une photo de 10 pères Noël clavardant dans un café Internet (un sport national chez la jeunesse d'Hanoi) et une section pratique enseignant l'art de la décoration d'une maison sur le thème de Tombe la neige, chanson d'Adamo qu'étrangement tout bon Vietnamien qui se respecte sait fredonner dans son salon ou chanter dans les nombreux karaokés de la capitale.

Croissance fulgurante

Expurgé de ses tonalités religieuses mais exacerbé dans son caractère purement commercial, l'esprit de Noël tend donc à s'enraciner au pays d'Ho Chi Minh, des rizières sur plateau et des sourires à profusion. Et le règne d'Ông Già Noël (père Noël en vietnamien) est certainement là pour rester.

C'est que depuis l'entrée en vigueur des réformes économiques, appelées ici le doi moi, le Viêt Nam se transforme désormais à une vitesse hallucinante.

Et les changements qui affectent la société sont visibles à l'oeil nu, après huit mois d'absence à peine, dans les rues d'Hanoi où les magasins, traditionnellement chaotiques, laissent de plus en plus place à des commerces de produits importés avec devanture clinquante et planchers blancs régulièrement nettoyés. Histoire de satisfaire les nouveaux besoins d'une population qui, après des années de pauvreté et de restrictions, goûte enfin aux plaisirs de l'opulence et de la consommation de masse.

«Les lumières de Noël, ça étonne les étrangers, lance sur la terrasse d'un café Chan, un Français d'origine vietnamienne revenu vivre au Viêt Nam depuis quatre ans, mais c'est un signe évident de l'amélioration des conditions de vie ici.»

Vrai. Le «libéralisme rouge» à la sauce vietnamienne porte de toute évidence fruit. Avec en trame de fond, une chute libre de la pauvreté, principalement dans les grands centres urbains, et une croissance des revenus des ménages d'un bout à l'autre du pays. Chiffres officiels: le salaire moyen déclaré au Viêt Nam atteint aujourd'hui plus de 40 $US par mois, contre une misère il y a 10 ans à peine, poussant ainsi le marché des services et des biens de consommation courante dont la valeur cette année se chiffre à 246 milliards $US, en croissance de 18,6 % par rapport à l'an dernier, selon le ministère vietnamien du Commerce.

«Le Viêt Nam devient un marché de consommateurs, dit Claude Royer. de Développement international Desjardins, basé à Hanoi. De plus en plus de richesse se crée, l'épargne augmente tout comme l'actif dans les banques coopératives, dont nous encadrons la mise en place ici.»

Une nation optimiste

Dans cet univers où les indicateurs économiques font sourire les investisseurs, les Vietnamiens en font tout autant devant la baisse constante du taux de chômage (8,3 % en 2004), la construction de maisons modernes et les étalages de machines à laver, d'aspirateurs et de lecteurs DVD de la rue Hai Bà Trung, qui les rendent plus qu'euphoriques.

Selon un sondage réalisé par le Pew Research Center aux États-Unis, 69 % de la population du Viêt Nam estime que la vie est meilleure aujourd'hui qu'il y a cinq ans, et 98 % d'entre eux s'attendent même à un avenir meilleur pour leurs enfants. Des résultats uniques dans l'Asie contemporaine. Et forcément, un tel optimisme ouvre le coeur à la fête, même si le budget de la majorité des Vietnamiens reste encore serré.

À quelques encablures de la gare, les marchands de paniers de Noël s'en frottent tout de même les mains, exposant depuis une semaine dans un même emballage bouteille de vin, paquet de biscuits, boîte de thé et paquet de cigarettes (!) pour faire le bonheur «des quelques originaux qui commencent à offrir des cadeaux à leur famille le soir de Noël», dit Phuc, un chauffeur de moto-taxi vietnamien dans la trentaine.

La tendance est certes encore plus que marginale. Pour le moment du moins, à en juger par les nombreux habitants d'Hanoi chinant dans le grand centre commercial de la rue Bai Trieu qui a ouvert ses portes il y a deux semaines.

Au programme: du rêve distillé sur cinq étages et l'accueil des visiteurs par une horde de ravissantes Vietnamiennes vantant les multiples fonctions des produits Samsung. Avec en prime, à côté du magasin Benetton, une ribambelle de jouets exposés provenant tous directement du véritable atelier du père Noël... situé à quelques centaines de kilomètre au nord, en Chine.

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Ce reportage a été réalisé en partie avec l'appui financier de l'Agence canadienne de développement international (ACDI).