Québec et Stoneham au chevet du lac Saint-Charles

L’abondance de l’eau au Québec n’excuse plus l’insouciance qui a longtemps marqué sa gestion sur le territoire. Maintenant que des voyants rouges commencent à clignoter autour de l’or bleu, des villes se mobilisent pour réparer les dégâts de décennies de laisser-faire, convaincues que plusieurs générations payeraient le prix de l’inaction.

Ouvrir le robinet et voir de l’eau potable tomber : une habitude pour la très vaste majorité des Québécois, un luxe encore inaccessible, selon l’ONU, pour 2,3 milliards d’humains. Dans un Québec qui enlace le Saint-Laurent et qui compte un demi-million de lacs, l’eau semble inépuisable et le gaspillage, presque normal.

La consommation résidentielle moyenne dans la province atteignait 262 litres par jour en 2019, selon Statistique Canada, alors que l’Organisation mondiale de la santé évalue que 100 suffisent pour nager dans un « réel confort ». L’arrosage des entrées à grands jets d’eau demeure un mythe tenace du folklore banlieusard. Lundi dernier, la Ville de Québec a même adopté, sans rire, un règlement qui interdit « d’arroser les végétaux lorsqu’il pleut ».

Pourtant, la frivolité dont les Québécois font preuve avec leur eau côtoie de près l’irresponsabilité. L’or bleu commence à manquer dans certaines municipalités. Dans d’autres, des sources naturelles commencent à se vicier. C’est notamment le cas du lac Saint-Charles, le principal réservoir d’eau potable de Québec depuis 1854.

Un lac malade

 

Encore aujourd’hui, ce lac abreuve la moitié de la capitale nationale par gravitation, ce qui évite à la Ville de casser sa tirelire pour payer un système de pompage onéreux.

Son bassin versant — sorte d’entonnoir naturel dans lequel l’eau d’une région ruisselle vers un même point — se trouve en grande partie sur le territoire de Stoneham-et-Tewkesbury, une ville qui a vu sa population passer de 7000, en 2011, à près de 10 000, une décennie plus tard.

La nature a longtemps su filtrer les contaminants elle-même avant qu’ils atteignent le lac. Aujourd’hui, elle ne suffit plus à la tâche : les forêts rapetissent, avalées par un étalement urbain qui n’a jamais eu à demander la permission avant de bétonner le bassin versant. L’azote et le phosphore s’écoulent désormais en quantité des engrais utilisés sur les golfs et les terrains privés, mais surtout des eaux usées provenant de fosses septiques désuètes, poreuses et concentrées. L’agence américaine de protection de l’environnement établit le seuil critique à 16 installations septiques par kilomètre carré. Certains secteurs de Stoneham en comptent 260.

« C’est comme quelqu’un qui mange mal et qui va faire une crise cardiaque, illustre Mélanie Deslongchamps, directrice générale de l’organisme Agiro, responsable de surveiller la santé du plan d’eau et, surtout, de l’améliorer. C’est la même chose avec le lac : il y a une limite à sa capacité à digérer la malbouffe. » Les premiers symptômes d’indigestion ont fait surface il y a 15 ans au lac Saint-Charles, après une première efflorescence de cyanobactéries. Une dégradation rapide s’ensuivit : entre 2008 et 2012, le lac avait vieilli prématurément de 25 ans. « La mort d’un lac, c’est quand il se recroqueville sur lui-même et qu’il devient une tourbière, explique Mme Deslongchamps. Ce processus-là s’est récemment accéléré au lac Saint-Charles. »

C’est comme quelqu’un qui mange mal et qui va faire une crise cardiaque. C’est la même chose avec le lac : il y a une limite à sa capacité à digérer la malbouffe

 

Si la capitale échoue à soigner son lac, elle devra puiser son eau ailleurs. Certains évoquent le grand lac Jacques-Cartier, à 100 km au nord de Québec. D’autres voient le fleuve comme une planche de salut, une solution qui coûterait toutefois très cher en frais de traitement et de pompage.

« Si les gens connaissaient la différence entre le coût d’un litre d’eau puisé dans un lac de bonne qualité et celui d’un litre d’eau qu’il a fallu traiter parce qu’il est puisé dans le fleuve… C’est hallucinant », indique Sébastien Couture, le maire de Stoneham élu, en novembre, par la grâce d’une promesse ambitieuse : développer moins, mais développer mieux.

« En 2022, la prospérité économique d’une municipalité, ça ne se fait pas par du développement, croit-il. Les villes ouvrent des portes, elles ont un apport économique pendant quoi ? Dix ou quinze ans ? Et à partir du moment où elles doivent refaire une infrastructure, c’est terminé, elles doivent faire un nouveau développement pour la financer. C’est quoi, ça ? Il n’y a aucune pérennité financière là-dedans ! »

Natif de Tewkesbury, l’homme de 43 ans a lui-même constaté ce que le développement pouvait coûter lorsque c’est la nature qui payait la facture.

« Dans mon enfance, j’ai eu la chance de me coucher sur les routes de notre municipalité pour regarder les aurores boréales, se souvient l’élu. Aujourd’hui, ce n’est plus possible : les aurores, on les a perdues. »

La dernière élection municipale a ouvert une nouvelle ère de collaboration entre Québec et Stoneham. Les deux nouvelles administrations rêvent de devenir un exemple pour tout le Québec en matière de gestion d’eau potable. « Nous pourrions même devenir un modèle aux portes de l’Assemblée nationale », croit Sébastien Couture.

L’exemple de New York

Les deux villes s’inspirent de New York pour y parvenir. Le 11 mai dernier, elles accueillaient une délégation de la Grosse Pomme, venue parler d’une des plus grandes réussites internationales en matière de préservation des réservoirs d’eau potable.

Dans les années 1990, la pollution a commencé à altérer la pureté de l’eau contenue dans le bassin de Catskill-Delaware, situé à 150 km au nord de Manhattan et qui étanche 90 % des besoins de la mégapole. Pour assurer la santé des consommateurs, les autorités fédérales ont alors demandé à la Ville de bâtir une nouvelle usine de filtration. Son coût était astronomique : 8 milliards de dollars pour la construire, plus 300 millions par année pour l’exploiter.

New York a misé sur la nature pour éviter de payer cette somme exorbitante. Depuis 1997, la Ville a dépensé plus de deux milliards de dollars pour acheter des terrains dans le bassin de Catskill, de manière à créer une trame verte capable de filtrer la pollution.

La métropole new-yorkaise rémunère aussi les propriétaires qui valorisent la forêt le long des cours d’eau tributaires des réservoirs, en plus de fournir de l’assistance aux exploitants agricoles. New York débarrasse aussi les propriétaires d’un fardeau financier considérable en payant le remplacement des fosses septiques individuelles qui vieillissent et qui risquent de laisser les eaux usées s’échapper à l’intérieur du bassin.

Un quart de siècle plus tard, la mégapole fait l’envie du monde : ses 10 millions d’habitants consomment, chaque jour, plus de 7 milliards de litres d’eau purifiée en grande partie par l’environnement. Et ce, gratuitement.

L’aide de Québec et d’Ottawa

Québec et Stoneham veulent aussi miser sur le capital naturel pour protéger le lac Saint-Charles. En mars, la Ville a fait l’acquisition, en partenariat avec Canards illimités Canada, du domaine Sagamité, un terrain de 153 hectares situé en plein dans le bassin versant et recouvert d’une végétation presque vierge.

Cet achat est le premier d’une longue série, espère Marie-Josée Asselin, responsable de la protection des sources d’eau au sein du conseil exécutif de Québec. « Nous en avons ciblé, des territoires à protéger, indique la conseillère. Cela dit, il faut avoir les leviers pour les faire, ces acquisitions-là. »

L’apport financier des gouvernements supérieurs deviendra vite nécessaire, estime-t-elle, pour implanter à Québec un modèle inspiré des Catskill. Des experts le pensent aussi.

« New York, c’est 10 millions d’habitants, c’est tout le Québec réuni dans une ville, explique Jérôme Cerutti, candidat au doctorat en aménagement du territoire à l’Université Laval. Ça lui procure une force financière importante pour acheter des terrains. »

La mégapole a aussi le droit de prélever sa propre taxe. Pendant ce temps, au Québec, « il y a un gros décalage entre ce qui est demandé aux municipalités et les ressources dont elles disposent pour réaliser ce qu’elles veulent », poursuit M. Cerutti.

Une des actions prioritaires à mettre en place pour protéger le lac Saint-Charles est de raccorder les fosses septiques et les usines d’épuration de Stoneham à l’égout de Québec. Le coût du raccordement s’annonce, toutefois, déjà trop élevé pour que Québec et Stoneham puissent l’acquitter seules.

« Le provincial va devoir apporter sa contribution, le fédéral aussi, conclut Sébastien Couture. L’ADN de notre territoire, c’est la qualité de notre milieu de vie et de nos grands espaces. C’est autour de ça qu’il faut développer. »



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