Les otages français n'ont jamais perdu espoir

Le journaliste Georges Malbrunot a retrouvé hier sa compagne Sylvie Cherpin après 124 jours de détention en Irak.
Photo: Agence Reuters Le journaliste Georges Malbrunot a retrouvé hier sa compagne Sylvie Cherpin après 124 jours de détention en Irak.

Paris — Les deux otages français libérés mardi en Irak sont finalement arrivés en France hier en fin de journée sans que le mystère se dissipe sur les conditions de leur libération. Les retrouvailles de Christian Chesnot et Georges Malbrunot avec leur famille se sont déroulées sur le tarmac de l'aéroport de Villacoublay, près de Paris, où le Falcon 900 en provenance de Chypre a atterri vers 18h30.

Amaigris, les ex-otages avaient néanmoins l'air en forme. Au milieu des effusions de joie et des pleurs, ils ont aussi retrouvé leur chauffeur, Mohammad al-Joundi, libéré le 12 novembre. Seuls le président Jacques Chirac (revenu en catastrophe du Maroc), le premier ministre Jean-Pierre Raffarin et les membres du gouvernement qui s'étaient mêlés aux proches semblaient de trop en cette occasion.

«On va bien, a déclaré Georges Malbrunot. On a vécu une expérience difficile, parfois très difficile, mais on n'a pas perdu espoir. On avait confiance dans l'action des autorités françaises. [...] On a tenu parce qu'il n'y avait pas d'autre solution.»

Selon Christian Chesnot, les conditions de détention étaient «bonnes». Après avoir été regroupés dans une ferme avec d'autres otages (dont le journaliste italien Enzo Baldoni, qui sera décapité), ils ont changé de lieu à quatre reprises, dont deux fois à cause des bombardements américains et des ripostes irakiennes. À chaque occasion, Christian Chesnot et Georges Malbrunot étaient ligotés, enfermés dans des «cercueils de carton» et transportés sous des couvertures dans une camionnette.

«Ils nous ont respectés, dit George Malbrunot. Ils ne nous ont pas battus et n'ont pas fait de simulations d'exécution. On a senti qu'ils avaient de gros poissons et qu'ils voulaient s'en servir.»

Dès le départ, les otages ont joué la carte de la politique française en Irak. «On leur a dit qu'on ne faisait pas partie de leurs ennemis, qu'on n'était pas américains.» Selon Chesnot, l'affaire s'est compliquée à partir du 8 novembre. Les otages ont alors senti que les ravisseurs attendaient quelque chose de la France.

Une rançon? C'est ce qu'ont unanimement démenti les autorités françaises hier. La libération des otages français a été obtenue sans conditions ni rançon, a déclaré Jean-Pierre Raffarin hier matin lors d'une rencontre avec les responsables politiques.

Malgré le scepticisme ambiant, les porte-parole se sont évertués à expliquer que cette libération n'est le fruit que de la mobilisation, par ailleurs réelle, de la société et de la diplomatie françaises. Jacques Chirac a d'ailleurs remercié «toutes les autorités publiques et tous les responsables politiques et religieux».

«Depuis longtemps, on savait qu'ils ne demandaient pas de rançon», a déclaré la ministre de la Défense, Michèle Alliot-Marie. Selon elle, il n'y a eu ni contrepartie offerte ni négociation. «Il n'y a pas de doute à ce sujet.»

Les otages et le gouvernement semblent cependant d'accord pour blâmer Didier Julia, ce député qui a utilisé ses contacts personnels pour tenter de récupérer les otages 40 jours après leur enlèvement. George Malbrunot le traite «d'imposteur et de mythomane» et se dit scandalisé par l'action d'un individu qui «ne mérite que le mépris». Le ministre des Affaires étrangères, Michel Barnier, a réclamé son expulsion du parti présidentiel, l'UMP. «Ces gens ont manqué d'esprit civique. Ils ont joué avec la vie de deux personnes.» Une source anonyme citée par Le Monde accuse nommément Didier Julia d'avoir retardé la libération d'un mois et demi. La lumière n'a toujours pas été faite sur les raisons pour lesquelles ce dernier, qu'on dit manipulé par la Syrie, a pourtant obtenu un visa du Quai d'Orsay pour se rendre dans ce pays.

«Il n'y a pas de libération d'otages sans contrepartie», dit Éric Denece, directeur du Centre français de recherche sur le renseignement. Il faudra certainement des mois pour dénouer les détails d'une affaire où la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), sorte de CIA à la française, semble avoir joué le rôle déterminant.

Toute la stratégie semble avoir consisté à distinguer le plus possible l'action française de celle des États-Unis. La remise des otages aurait d'ailleurs été organisée «dans un contexte tendu», a dit le ministre Michel Barnier, à la barbe et au nez des autorités irakiennes et américaines.

Selon Le Monde, les bombardements américains sur Fallouja ont cependant eu un effet bénéfique en faisant perdre leur sanctuaire aux terroristes. Le même journal indique que l'insistance américaine à tenir les élections le 30 janvier aurait accentué les pressions, en Irak comme de la part des bailleurs de fonds étrangers, pour que les résistants sunnites prouvent leur respectabilité. Plus le temps passait, plus les deux otages semblaient devenir encombrants.

Toujours selon Le Monde, la diplomatie française a flirté un temps avec des arguments visant à expliquer aux terroristes qu'ils s'étaient trompés de cible puisque la France s'est opposée à l'intervention en Irak. Comme s'il y avait de bons et de mauvais otages. «On n'a guère entendu les pouvoirs publics condamner fermement toutes les prises d'otages», a écrit Claire Tréan, même si la France, par ailleurs, n'a pas été l'otage des ravisseurs.

Hier, dans une atmosphère de fête, personne n'a osé demander à Christian Chesnot et Georges Malbrunot si une rançon avait été versée en échange de leur libération. «C'est bien aussi de préserver une certaine discrétion», a dit le président de l'UDF, François Bayrou.

La présence de nombreux membres du gouvernement à Villacoublay a prêté flanc aux critiques. «Je trouve ça gênant de voir les autorités de l'État venir quêter un peu d'audience médiatique en un moment pareil», a dit sur les ondes de la chaîne d'information LCI Gérard Lopez, grand reporter au Figaro.

Les ex-otages passeront 24 heures avec les responsables de la DGSE, qui doit recueillir tous les détails au sujet de ces 124 jours de détention. Sur les 170 enlèvements survenus en Irak à ce jour, une trentaine d'otages ont été assassinés.