Société - Hier gauchiste, aujourd'hui bourgeoise!

Certains, à l’intérieur de l’UQAM, estiment que leur université contribue au démantèlement des services offerts aux jeunes marginaux.
Photo: Jacques Nadeau Certains, à l’intérieur de l’UQAM, estiment que leur université contribue au démantèlement des services offerts aux jeunes marginaux.

Elle s'est implantée au centre-ville il y a 35 ans par souci de s'ancrer dans une réalité urbaine et populiste, et voilà qu'elle faucherait maintenant l'herbe sous le pied à cette faune bigarrée dont elle embrassait autrefois la singularité. L'UQAM est montrée du doigt par ses propres effectifs pour ses projets d'expansion immobilière.

Selon le Collectif de recherche sur l'itinérance, la pauvreté et l'exclusion (CRI), rattaché à l'École de travail social, il plane au-dessus du centre-ville «un risque de fragilisation du tissu social par les tractations immobilières en cours». Selon le CRI, l'expansion accélérée de l'UQAM «a contribué à créer des obstacles importants à la localisation» de plusieurs groupes communautaires qui viennent en aide aux marginaux et aux itinérants. Ces contraintes mettent en péril la survie même de ces organismes dans certains cas, affirme le CRI dans une lettre signée par 24 personnes issues essentiellement de l'UQAM.

«L'enjeu, c'est la destruction de l'ancien "red light". C'est là depuis 100 ans. Sur le plan symbolique, c'est lui qui attire tout ce qui est marginal», affirme Michel Parazelli, professeur à l'École de travail social de l'UQAM et signataire de la lettre.

Cactus, l'X, Diogène et le centre de jour de l'église St. Michael's, quatre organismes communautaires venant en aide aux populations marginales ou itinérantes du centre-ville, souffrent tous du développement de l'UQAM. Cactus n'arrive pas à se relocaliser en raison d'un règlement de style «pas dans ma cour» adopté par l'arrondissement Ville-Marie. Comble de malheur, l'UQAM convoite un terrain inoccupé de la rue Sanguinet où le centre d'échange de seringues gardait l'espoir d'aménager ses nouveaux locaux. Le rachat de l'ancien édifice de La Patrie en vue d'y ouvrir la Maison des sciences humaines a forcé le déménagement de l'X et de Diogène, deux points de chute des jeunes punks du centre-ville. Le centre de jour pour itinérants de l'église St. Michael's, avenue du Président-Kennedy, est enfin menacé par la construction éventuelle d'un tunnel sous le pavillon des sciences.

Le CRI demande au conseil d'administration de l'UQAM de prendre clairement position en faveur du maintien des services aux populations marginalisées du quartier et de tenir compte des besoins de ces personnes vulnérables et des organismes qui contribuent à leur mieux-être. «L'idée, ce n'est pas de dire: arrêtons le développement de l'UQAM et faisons la charité à tout le monde», explique Michel Parazelli.

Selon Pierre Gaudreau, coordonnateur du Réseau d'aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM), l'expansion de l'UQAM contribue indirectement au phénomène du «pas dans ma cour» dans la mesure où ses projets finissent par éloigner les marginaux du centre-ville.

Ce nettoyage urbain est cependant de courte durée, le centre-ville agissant comme un aimant à marginalité, estime Michel Parazelli. Le sentiment d'appartenance, et non la présence de ressources d'aide, amène les marginaux au centre-ville. Le bitume y est lourdement chargé de significations associées à leur identité singulière: transgression, abandon, errance, contre-culture, activités illicites. «Les ressources d'aide ont suivi ces jeunes, et non l'inverse», rappelle le CRI dans sa lettre.

Le conseil d'administration de l'UQAM ne prend pas la lettre du CRI à la légère mais s'interroge pour le moment sur les suites à y donner, a confirmé Jacques Desmarais, vice-recteur à la planification et à la vie étudiante. «Leurs craintes ne sont pas sans fondement, a dit M. Desmarais, un membre du conseil d'administration. Mais ce n'est pas l'UQAM qui a son mot à dire sur le zonage. Nous sommes un intervenant parmi tant d'autres.»

L'X et Diogène ne pouvaient pas rester dans l'édifice de La Patrie en raison des importants travaux qui y seront réalisés. Ils ont obtenu un long délai, prolongé à leur demande, avant d'être expropriés, a expliqué M. Desmarais. Quant à Cactus, l'UQAM avait entamé des discussions avec la Ville de Montréal il y a déjà 18 mois pour l'achat du terrain de la rue Sanguinet. M. Desmarais a enfin promis de «tout faire» pour aider le centre de jour de l'église St. Michael's à trouver un nouveau local.

L'UQAM ne cherche pas à chasser les groupes communautaires du centre-ville. «Ce serait à l'encontre de notre histoire et de notre pratique», affirme M. Desmarais. Les récentes frictions sont le produit d'un «pur hasard».