Des marins ukrainiens en quête d’un port d’attache canadien

L’industrie maritime canadienne lorgne du côté de l’Ukraine pour trouver des renforts.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne L’industrie maritime canadienne lorgne du côté de l’Ukraine pour trouver des renforts.

Aux prises avec une pénurie de main-d’oeuvre, l’industrie maritime canadienne lorgne les travailleurs ukrainiens pour trouver des renforts. Malgré une entente de reconnaissance des brevets signée il y a deux mois par Transports Canada, des marins ukrainiens sont toujours en attente de leur visa pour pouvoir venir travailler ici.

Issu d’une famille qui a le pied marin — son père, son grand-père et son arrière-grand-père étaient capitaines —, Alexandre Jourdain a voulu mettre la main à la pâte. Depuis un mois, il remue ciel et terre pour aider un groupe d’une quinzaine d’ingénieurs et d’officiers de la marine qui souhaitent venir travailler au Canada avec leur famille. Entre les courriels et les appels au cabinet du ministre fédéral des Transports et ceux adressés aux ressources humaines de différentes compagnies de transport maritime, Alexandre Jourdain garde à flot l’espoir de ses protégés avec qui il communique sur les réseaux sociaux. « Ça aide ces gens-là et ça aide aussi les compagnies qui ont démontré leur intérêt », dit-il.

Mais se démêler dans les démarches administratives est une véritable galère. Alexandre Jourdain l’a appris à ses dépens ces dernières semaines. « J’ai couru partout comme une poule pas de tête. Ma famille est dans le milieu, je sais à qui écrire et comment chercher l’information, mais je n’ose pas imaginer quelqu’un qui ne parle pas l’anglais ou qui n’a pas les contacts », dit l’analyste de données principal, qui se considère comme le « mouton noir » de la famille.

Certains marins ukrainiens de son groupe ont déjà une promesse d’emploi, mais ils devront d’abord obtenir le permis de séjour temporaire avant d’aller plus loin, soit l’étape la plus difficile en ce moment, observe M. Jourdain. « Certains gars sont en Pologne, en Roumanie, et la plupart attendent leurs papiers d’immigration depuis un mois ou deux. C’est premier arrivé, premier servi », dit-il. « La priorité n’est pas nécessairement donnée à quelqu’un qui est le gagne-pain de la famille. Mais quand tu es un marin, la femme demeure souvent au foyer et tu es souvent le seul salaire. Les gars me disent qu’ils sont obligés de demander de l’aide. Ça te prend au cœur et à la gorge. »

Photo: Photo Fournie Alexandre Jourdain

Yuriy Shestakov est un ingénieur maritime qui a travaillé toute sa vie sur des bateaux en eaux internationales. Actuellement réfugié en Pologne avec sa femme et leurs jumeaux de trois ans, il est en processus d’embauche avec une compagnie du Canada, là où il aimerait désormais s’établir. « Pourquoi je veux déménager au Canada ? Pour offrir un meilleur avenir à mes enfants », a lancé sur le ton de l’évidence l’homme originaire d’Odessa.

Quelques heures avant de parler au Devoir, il a appris que sa maison avait été détruite. « Maintenant, je suis réaliste. Même si la guerre se terminait, qu’irais-je faire là-bas ? » a-t-il dit, un sanglot dans la voix.

Après un séjour au Brésil effectué au début de la guerre pour subvenir aux besoins de sa famille, M. Shestakov vient d’obtenir les visas canadiens pour lui et toute sa famille, un processus de moins d’un mois qui aura somme toute été rapide dans son cas. Il lui reste toutefois à faire une demande de reconnaissance de brevet auprès de Transports Canada, ce qui ne devrait être qu’une formalité puisqu’il a déjà trouvé un employeur. « J’aimerais obtenir la résidence permanente, dit-il. J’espère qu’après trois ans au Canada, on ne me demandera pas de déménager encore une fois. »

Photo: Photo fournie Le marin Yuriy Shestakov et sa femme, Oksana

Un accord salué

 

L’entreprise québécoise Transport Desgagnés dit être en conversation avec « une dizaine d’Ukrainiens », soit des officiers et des opérateurs de machinerie, qui pourraient venir combler les besoins. « Mais on va d’abord s’assurer qu’il n’y a pas de marins canadiens disponibles pour remplir ces postes », souligne Serge Le Guellec, le président-directeur général. Comme armateur, sa responsabilité est de confirmer à Transports Canada que les brevets ont bel et bien été délivrés par des autorités ukrainiennes. « Là-dessus, on a des arrangements et on est bien en contrôle. Mais c’est plus un défi de passer à travers la démarche d’immigration », dit-il, en affirmant toutefois que le processus mis en place par les gouvernements est « aidant ».

Depuis le 30 mars dernier, en vertu d’un accord mutuel entre le Canada et l’Ukraine, comme celui signé avec l’Australie, la France et la Norvège, les marins ukrainiens titulaires d’un brevet STCW (Standards of Training, Certification and Watchkeeping) valide et délivré par l’Ukraine — et non par la Russie — peuvent désormais demander un visa canadien. Ce dernier ne pourra toutefois pas excéder la durée de la validité dudit brevet.

« C’est une bonne nouvelle », reconnaît Bruce Burrows, président-directeur général de la Chambre de commerce maritime, qui demande depuis des années à Transports Canada que des accords de réciprocité soient établis avec d’autres pays pour atténuer les effets de la pénurie de main-d’œuvre. M. Le Guellec est lui aussi de cet avis. « Par exemple, pour l’est du pays, si on avait l’équivalent d’une centaine d’officiers de navigation ou de mécaniciens qui pouvaient venir travailler avec différents armateurs, ça nous donnerait une marge de manœuvre en cas d’absence. »

La navigation en Arctique, dont la saison démarre à la fin juin et s’étire jusqu’au début de novembre, pourrait être en partie compromise. « On espère pouvoir compter sur ces officiers ukrainiens là pour le début de la saison de l’Arctique », soutient M. Le Guellec.

Même si les démarches ont été allégées et le processus, accéléré, il faudra faire vite, car les marins étrangers devront tous recevoir une formation de plusieurs semaines pour savoir opérer les bateaux en fonction des exigences maritimes des différents cours d’eau. « Ce n’est pas parce qu’ils sont au Canada au début du mois du juillet qu’ils pourront prendre immédiatement des mandats de navigation. »

Selon Transports Canada, 37 demandes d’attestation de brevet ont été reçues et sont à diverses étapes de traitement. Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada indique de son côté que 70 % des demandes de visa des Ukrainiens sont traitées en 14 jours, délais pour la biométrie en sus. Depuis le 17 mars, des 241 620 demandes de visa, 112 035 ont été approuvées.

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