La planète des contes

Photo Lio Kiefer
Photo: Photo Lio Kiefer

C'est alors que l'escargot alluma sa chandelle. Les cloches du village accostèrent aux douze coups de minuit. À l'entrée de la bûche, des limaçons apparurent. Trois, quatre, peut-être cent. Ils glissaient sur des morceaux d'étoiles. Joyeux Noël, Igor ! Comme un autre conte de Noël qui reprend forme dans le dédale de souvenirs d'enfant.

Mon père avait pris l'habitude de me conter Noël à sa façon. Cela commençait dans un pays lointain, voire imaginaire, et finissait impérativement dans le douillet de ses bras et dans les linges chauds de mon petit lit carré.

On sentait les derniers boulets d'anthracite qui faisaient figer dans le poêle des pelures d'orange. Chaque année, jusqu'à ce que les rides eussent raison de sa mémoire et de sa volonté de conter, Noël était mon premier ou mon dernier voyage de la saison.

Je sus ainsi que Noël n'était pas spécialement subordonné à la neige et que le père Noël était quelquefois vraiment une ordure. Que les rois mages faisaient dans le tout-inclus de la démesure mercantile et que la famille de la nativité ne parlait pas un traître mot de français.

Je me rappelle un Jésus parlant yiddish à sa mère pendant que Melchior et Balthazar essayaient de troquer un âne têtu et phtisique contre des étoffes scintillantes. Et les histoires s'amassaient, avec ou sans père Noël.

Je sus plus tard que ses contes de Noël étaient un mélange savoureux de plusieurs légendes, un exercice difficile à la thématique étroite et imposée, dans un espace temps qui dure simplement quelques nuits.

Un exercice de style que nombre d'écrivains, connus ou moins connus, ont réalisé au cours de leur carrière : Dickens, Daudet, Jules Verne, George Sand, Andersen, Ponson du Terrail et Gogol en sont. Le coup de minuit de la messe de Noël ouvrant quelquefois les prodiges du sabbat ainsi que la commémoration de l'ère divine un peu partout dans le monde.

Treize pères Noël

En Islande, il n'y a pas un mais 13 pères Noël. Ils tiennent du gnome et du troll, ont un tempérament farceur et descendent des volcans chacun leur tour. Le premier fait son apparition 13 jours avant Noël et le dernier, la nuit de Noël. Avant de repartir à tour de rôle, ils déposent un cadeau dans la chaussure des enfants sages et une pomme de terre dans celle des turbulents. Cela peut donc évoluer pendant ce court laps de temps.

Stekkjarstaur, poteau de parc à agneaux, essaie de téter le lait des brebis. Giljagaur, flandrin de ravine, essaie de voler le lait des vaches. Stúfur (court sur pattes), gratte ce qui reste dans les poêles. Thvörusleikir, est lécheur de cuillère en bois. Pottasleikir, est lécheur de casserole. Askasleikir, est lécheur de bol. Huroaskellir, le claqueur de portes, joue à faire du bruit et à empêcher les gens de dormir. Skyrgámur, celui qui s'empiffre de yaourt, avale tout le yaourt qu'il trouve. Bjúgnakraekir, voleur de saucisses, vole toutes celles qu'il peut. Gluggagaegir, curieux, regarde par les fenêtres, fait du bruit et vole les jouets qui lui plaisent. Gáttaëfur, celui qui renifle par les portes, renifle l'odeur des gâteaux et vole ceux qui sentent bon. Ketkrókur, crocheteur de viandes, essaie de voler toute la viande qu'il trouve avec un crochet. Kertasníkir, souffleur de bougies, joue à éteindre les chandelles.

Ils sont issus d'une famille composée de leur mère Gryla, ogresse portant barbe et cornes de chèvre, et de leur père, Leppaluoi, un troll plus que paresseux. Quant au chat de la famille, la nuit de Noël, il vole les enfants pour les manger... sauf ceux qui portent un nouvel habit, ce qui suppose que chaque enfant islandais a un vêtement neuf pendant cette période.

En Provence

En Provence, le petit Marius passait tous les Noëls avec sa grand-mère. Elle préparait les 13 desserts (fougasse à l'huile, pompe au sucre parfumée à la fleur d'oranger, nougat noir et blanc, figues sèches, amandes, noix, raisins, confitures du mas, miel, pommes ou poires, dattes, fruits confits... ) et lui racontait des histoires et des histoires devant la grande cheminée, là où se trouvaient tous les personnages du village, les santouns, les santons faits d'argile cuite.

Il y avait là Ignace, le berger, Cariste, le joueur de tambourin, Camille, le rémouleur, Virgile, le marchand de gallines (poules), Edmond, le pêcheur, Antoine, le trouveur de cagouilles (escargots), Jean, le fada qui était tout sourire, ainsi que Suzette, la femme à la poule noire dont le bouillon était recommandé pour les nouveau-nés. Puis, quand minuit sonnait et que le dernier conte prenait fin, Mamé lui glissait dans la main trois pièces d'or et le laissait s'endormir devant les flammes qui dansaient.

Et chaque nuit de Noël, l'une des flammes devenait d'un bleu prononcé et prenait l'apparence d'une fée, la fée bleue de Noël. Marius et la fée sortaient alors du mas de Mamé et descendaient dans le village. Il y avait encore des gens qui chantaient et qui dansaient au son du fifre, mais il y avait aussi des pitchouns (enfants) qui n'avaient rien à manger ou presque plus à boire. Marius leur donnait ses trois pièces d'or : à l'enfant, à l'aïeule, au vagabond, selon les rencontres et les années.

Cette année-là, la forêt avait brûlé en été sur la Sainte-Victoire et Mamé n'avait pas pu ramasser toutes ses herbes qui sentent si bon et qu'elle entassait dans ses innombrables pots. Mais les 13 desserts et les santons étaient encore là. Et les contes et les trois pièces d'or.

Quand la fée bleue apparut, ils descendirent au village. Un enfant pleurait, une aïeule tremblait et un vagabond était recroquevillé. Marius ne s'arrêta pas et garda ses trois pièces d'or bien serrées dans sa main. Il voulait cette année s'acheter une grande bicyclette qu'il avait vue chez Ernest, le magasin de quincailleries. La fée avait disparu.

Il rentra tout seul chez Mamé et s'étendit devant la cheminée... La flamme bleue apparut en gémissant : tu viens de me tuer, malheureux, et je veux te dire mon nom avant de disparaître définitivement. La flamme bleuâtre fondit petit à petit, diminuant au-dessus du dernier tison, et s'éteignit. Marius entendit alors une voix déchirante, brisée, qui perça le silence : « Je ne suis plus et j'étais ta jeunesse. La jeunesse s'en va quand le coeur est fermé... »

Dans le Northumberland

Dans le Northumberland, au nord-est de l'Angleterre, on a comme coutume de fêter Noël et le jour de l'An avec les étrangers, du charbon et un sapin sourd et muet. Il faut trouver un étranger aux cheveux noirs à qui on met dans la main droite un morceau de charbon et une bouteille de vin qui pétille dans la main gauche. Qui fera le tour des familles et des pubs pour souhaiter un joyeux Noël et une bonne année. L'étranger est le seul qui porte chance.

Quant au sapin, il faut trouver le moins bavard ou le plus sourd de la forêt, celui qui ne parle pas trop aux hirondelles ou qui ne raconte pas des histoires de sapins. Car, il y a des centaines d'années, il y avait un petit sapin dans la forêt qui rêvait d'être grand. Il rêvait d'abord de devenir si grand pour aller sur les bateaux qu'il posait des questions aux oiseaux revenant des pays d'en bas. Il rêvait également de devenir si grand qu'il posait des questions aux enfants pour fêter Noël.

Lorsqu'il arriva à maturité, c'est lui qu'on choisit pour le couper et on le fit entrer dans le manoir des Parkinson quelques jours avant Noël. On enfonça son tronc dans un grand pot rempli de sable, ce qui le désespérait. Puis, on lui accrocha des guirlandes, des boules et des bougies qui, allumées, lui séchaient les épines qui commençaient à roussir. Les enfants tournaient autour et ramassaient leurs cadeaux.

Noël passé, on le traîna dans le grenier et on le laissa sécher. Quelques souris lui tinrent compagnie et lui firent raconter son histoire, qu'elles répétèrent aux oiseaux, ces derniers se rapportant aux sapins. Un matin, on débarrassa le grenier et le sapin. Il finit coupé et entassé près de la cheminée et prêt à être brûlé. C'est ainsi qu'il confirma sa dernière déception de Noël aux souris, aux enfants et aux oiseaux. Les sapins, en apprenant l'histoire, quittèrent la forêt. Les seuls qui restent dans la région ne savent rien de cette histoire.

Fa dièse et mi bémol

Les contes se chevauchent... comme en Russie, où les enfants se cachent pour les chants de Noël dans des tuyaux d'orgue de l'église et deviennent par magie des fa dièse et des mi bémol ; ou au Mexique, où des vieillards apprennent aux enfants dans le ventre des montagnes les phrases magiques de Noël afin que les récoltes soient bonnes.

Des contes de partout dans le monde pour rêver ou des poèmes pour conjurer l'hiver, comme celui de Rimbaud :

« L'hiver, nous irons dans un petit wagon rose, avec des coussins bleus.

« Nous serons bien.

«Un nid de baisers fous repose dans chaque coin moelleux.

« Tu fermeras l'oeil pour ne point voir par la glace grimacer les ombres des soirs.

« Ces monstruosités hargneuses, populace de démons noirs et de loups noirs.

« Puis tu te sentiras la joue égratignée, un petit baiser, comme une folle araignée te courra par le cou.

« Et tu me diras : cherche ! En inclinant la tête. Et nous prendrons du temps à trouver cette bête qui voyage beaucoup. »

Joyeux Noël !