Un Suédois aux sources de la nature d’Amérique

Peinture à l’eau d’un couple de Canadiens du XVIIIe siècle en costume du dimanche
Photo: Ville de Montréal Peinture à l’eau d’un couple de Canadiens du XVIIIe siècle en costume du dimanche

Le Devoir poursuit sa remontée aux sources de l’Amérique française, en misant sur l’exploration des journaux et des fonds d’archives québécois. Pour élargir nos horizons, nous passerons des confins septentrionaux de l’Hudson aux rêves ensoleillés de la Floride, tout en remontant le fil d’une histoire en partage. Aujourd’hui, la tournée de Pehr Kalm au Canada.

Il fait 27 degrés Celsius à Montréal le 24 juillet 1749. Les rayons du soleil réchauffent les citadins qui, en ce jeudi, jouent du coude sur la grève pour apercevoir le bateau du botaniste Pehr Kalm et de son domestique Lars Jungström. « Ces gens ont appris que des Suédois, une espèce de peuple dont ils ont entendu parler déjà, mais qu’ils n’ont jamais vu, arriveraient ce jour-là », écrit Kalm dans son journal de voyage, un des documents les plus riches pour comprendre la société où il va vivre pour quelque temps.

Le botaniste de 33 ans est en mission pour l’Académie royale des sciences de Suède. Il est chargé de recueillir des spécimens de la flora canadensis et cherche, entre autres choses, des plantes qui pourraient prospérer au bénéfice du monde scandinave. Avant d’arrêter son choix sur l’Amérique septentrionale, l’Académie a d’abord envisagé l’envoi de son émissaire en Islande, au Groenland, voire en Afrique du Sud. Elle a même considéré les termes d’une expédition en Chine qui passerait par la Moscovie et la Mongolie.

En posant pied à Montréal, Pehr Kalm découvre une société nouvelle enracinée dans la vallée du Saint-Laurent. Il est frappé par l’accueil que lui réservent les autorités coloniales. « Entre l’extrême politesse dont j’ai bénéficié ici et celle des provinces anglaises, il y a toute la différence qui sépare le ciel de la terre, le blanc du noir. »Cette chaleur n’est pas que protocolaire : « Les gens du commun, au Canada, sont plus civilisés et plus ingénieux qu’en n’importe quel autre endroit du monde où je me suis rendu. On peut entrer n’importe où chez des paysans et s’entretenir avec eux, hommes et femmes. On est saisis par leur savoir-vivre et par les réponses courtoises qu’on reçoit sur tous sujets. »

Altérité

 

Le Suédois est étonné par l’allure des Canadiennes, qui s’habillent « de façon assez voyante, au point qu’une servante est aussi bien mise qu’une demoiselle ». Cette audace vestimentaire ébranle ce fils de pasteur luthérien, pour qui le vêtement doit conditionner une appartenance sociale marquée. Frissonne-t-il devant tant d’affranchissement ? Il note en tout cas la tenue des dames : « Elles portent une petite jupe blanche, ordinairement assez courte et qui laisse voir à peu près la moitié du bas de la jambe, sinon davantage. »

Le thème de la superficialité revient souvent sous la plume de Kalm ; il révèle ainsi son propre rapport au monde, celui de la société qui l’a forgé. Lesdames, encore, sont plus d’une fois pointées du doigt dans son journal : « Il n’est rien à quoi les femmes d’ici s’appliquent davantage qu’à coiffer et friser leur tête. La chevelure doit être mise en plis et poudrée chaque jour, même si on n’a jamais à franchir la porte. » Lorsqu’elles en ont terminé avec leur coiffe, les Canadiennes passent de longs moments à fredonner des chansonnettes évoquant le « cœur » ou « l’amour ». Celles-ci sont volubiles, et leur langue « marche comme les ailes de l’hirondelle, sinon plus rapidement ».

Kalm a constaté à la dure qu’il existeune mode du pays et que, dans les sociétés, le fait d’être différent vous signale souvent à la raillerie, ne serait-ce que lorsqu’on arpente les rues. Ce travers est d’autant plus risible que les Canadiennes sont elles-mêmes en décalage de plusieurs mois sur la mode de la métropole. « S’il arrivait que la toute dernière mode de Paris puisse être expédiée ici en un seul jour et que ces dames d’ici ignorent que c’est elle qui vient d’arriver de France et de Paris, elles s’en moqueraient et la tiendraient pour complètement ridicule, parce qu’elle ne serait pas conforme à leur mode à elles. »

Frontière

 

La guerre de Succession d’Autriche, qui oppose notamment la France à la Grande-Bretagne, vient tout juste de se terminer lorsque Pehr Kalm entre au Canada par la vallée de l’Hudson et du lac Champlain, à l’été de 1749. En témoignent les vestiges carbonisés de fermes et de forts de pieux qui sont toujours visibles au cœur du désert forestier séparant les empires coloniaux.

Le Suédois redoute une attaque, la nouvelle de la paix ayant pu échapper aux alliés autochtones de la France. « Nous découvrons tout au long de la journée que l’herbe a été foulée sur un des côtés de la rivière et que des gens ont marché là récemment », écrit-il d’une main tremblante. « Pour augmenter notre inquiétude, en ces lieux déserts, nous entendons leurs chiens aboyer durant toute la nuit en différents endroits de la forêt, mais assez loin de nous. »

Kalm et ses compagnons suent à grosses gouttes au milieu des forêts infestées de mouches noires. « Il se met à faire aussi chaud que sur le degré supérieur de notre sauna, constate le Suédois. Je n’ai jamais ressenti pareille chaleur et l’on a peine à respirer. »

L’air frais du lac Champlain soulage enfin le voyageur. Nous sommes aux portes du Canada, défendu par le fort Saint-Frédéric, à 200 kilomètres au sud de Montréal. Kalm profite de son séjour dans cet avant-poste pour noter ses observations sur les serpents à sonnette et sur la façon de les exterminer en lâchant des cochons voraces dans la nature. Il y croise un militaire d’expérience qui dit avoir vu la carcasse d’un éléphant dans un marécage du pays des Illinois il y a quelques années. « On dit qu’il est énorme et que l’on peut voir distinctement toute la trompe, bien qu’elle soit maintenant pourrie. L’animal a des défenses épaisses, longues d’une demi-aune et de couleur blanc neige. » Les Autochtones de la région des Illinois se perdent en conjectures à propos des restes de ce mammouth. « Quand on leur demanda ce qu’à leur avis cela représentait, ils répondirent que ce devait être le maître de tous les castors. »

Écoumène laurentien

 

En août 1749, le botaniste passe de Montréal à Québec, avec son panier d’herborisation sous le bras. En descendant le Saint-Laurent, les rameurs canadiens de son embarcation se livrent à « toutes sortes de bêtises » dès qu’ils aperçoivent un habitant à portée de voix sur la côte. « Ils se disent des choses fausses dans toute la mesure du possible. » Ces bons vivants s’époumonent sur plus de 250 kilomètres. « Il y a comme du feu dans chacun de leur cheveu », observe un Kalm épaté par l’énergie débordante de ce peuple émergeant.

À son arrivée à Québec, le botaniste est reçu en grande pompe par le marquis de La Galissonnière, le gouverneur de la Nouvelle-France. L’homme d’État, passionné d’histoire naturelle, est aux antipodes de l’évêque Pontbriand, qui n’est qu’un « grossier paysan sans savoir-vivre ».

Le touriste suédois admire les attraits architecturaux de cette ville de 8000 habitants, qui sera rasée 10 ans plus tard par les bombes britanniques du général Wolfe.

À la table du gouverneur, Kalm fait la connaissance d’un notable qui dit avoir vu « de grandes colonnes en pierre, dressées et appuyées les unes contre les autres » dans une forêt à 3600 kilomètres à l’ouest de Québec. Ces monolithes « paraissaient avoir été fabriqués de main d’homme ». Le Suédois est surtout intrigué par une pierre « couverte d’inscriptions rappelant la langue tartare » que l’on a retrouvée au début de la décennie dans le même secteur. Cette tablette mystérieuse, incrustée dans un pilier, a été envoyée au ministre de la Marine, Maurepas. « On pense qu’elle doit toujours être conservée dans son cabinet. »

Pehr Kalm projette dans la pierre son fantasme d’une civilisation européenne qui aurait précédé ou côtoyé jadis les Autochtones du continent. Cet espoir va s’émietter lors de son voyage de retour par le lac Champlain, à la vue de rochers portant « une foule de caractères étranges » découlant tout bonnement de l’érosion naturelle. « Si l’on prenait un de ces rochers et qu’on le transportait un peu plus loin à l’intérieur de la forêt, sur quelque petite éminence, un Européen de passage par là pourrait croire qu’il s’agit d’un tombeau et que les caractères gravés dans la pierre représentent une inscription en une langue étrangère inconnue, celle qu’aurait utilisée un peuple venu là dans les temps anciens. »

Le visiteur regagne la frontière de l’Hudson en octobre 1749, après avoir passé 130 jours en Nouvelle-France.

S’il ne craint plus les serpents à sonnette, il garde ses appréhensions initiales envers les Autochtones, comme il l’exprime en marge d’un feu de camp à ses guides canadiens chargés de la ramener en territoire britannique. Ses compagnons du pays profitent de l’obscurité pour raconter leurs meilleures anecdotes de la dernière guerre. Les récits des « cruautés » autochtones s’enchaînent lorsque des craquements se font entendre dans les bois… « Presque tous se lèvent pour voir qui vient, mais nous n’entendons plus rien », écrit Kalm en frissonnant. « On remarque alors que nous avons parlé de la façon de scalper et que nous pourrions subir le même sort avant de nous en rendre compte. Ces longues nuits d’automne sont vraiment horribles lorsqu’on se trouve au sein des grands espaces sauvages et solitaires, observe l’homme de science. Que Dieu soit avec nous ! »

 

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