Le naufrage de la «Grande Hermine» dans la mémoire québécoise

Tout juste lancée sur le bassin du parc Cartier-Brébeuf, la réplique de la «Grande Hermine» bascule sur le côté, puis sombre doucement devant un parterre de journalistes.
Photo: BAnQ Tout juste lancée sur le bassin du parc Cartier-Brébeuf, la réplique de la «Grande Hermine» bascule sur le côté, puis sombre doucement devant un parterre de journalistes.

À Québec, au beau milieu de l’été 1972, un curieux bateau de 24 mètres de long, très coloré, est mis à l’eau dans le bassin du parc Cartier-Brébeuf. Il s’agit de la réplique de la Grande Hermine, le navire amiral de Jacques Cartier, à bord duquel le célèbre navigateur a remonté le Saint-Laurent en 1535.

La nef a fière allure, avec sa carène vénitienne et sa mâture imposante. Son amarrage au confluent des rivières Saint-Charles et Lairet débute toutefois par un couac monumental : tout juste lancé sur l’étang, le vaisseau bascule sur le côté, puis sombre doucement devant un parterre de journalistes réunis pour l’événement.

« Ça partait mal ! » s’exclame l’historien Gilles Gallichan en repensant à ce navire sorti du chantier naval de Davie, à Lévis, en 1966. Le gouvernement fédéral de Lester B. Pearson y a englouti l’équivalent de 2,4 millions en dollars d’aujourd’hui. Porté par l’engouement national pour les figures de « découvreurs », ce bateau doit illustrer les débuts héroïques du Canada à l’Exposition universelle de Montréal, l’année suivante. La réplique approximative fait toutefois pâle figure aux côtés des pavillons internationaux qui en appellent à la modernité.

L’Expo terminée, la Grande Hermine demeure ancrée à la Ronde jusqu’à la fin de 1970. On lui fait alors redescendre le Saint-Laurent, tirée par un puissant remorqueur. En décembre 1971, la nef est embarquée sur un camion-plateforme qui la conduit à travers les rues du quartier populaire de Limoilou. Elle achève sa course l’été suivant dans le bassin flambant neuf du lieu historique national Cartier-Brébeuf, à Québec.

Le parc urbain de sept hectares, dont on célèbre le 50e anniversaire cette année, vise à commémorer le site présumé où Jacques Cartier a volontairement échoué ses navires lors de son hivernage de 1535. En plus de la GrandeHermine, la flottille de l’explorateur originaire de Saint-Malo comprend deux bateaux de moindre tonnage : la Petite Hermine et l’Émerillon. Sur place, il ne subsiste toutefois plus rien du passage de l’expédition financée par le roi François 1er.

 

Petite Hermine

Le havre choisi par Cartier pour ses navires est situé à proximité du village iroquoien de Stadaconé. Le navigateur de 44 ans entretient une relation pour le moins complexe avec les Autochtones de la région de Québec, qu’il a rencontrés l’été précédent, lors d’une escale à Gaspé. Abusant de la confiance de ses hôtes, le Malouin avait alors ordonné la capture des deux fils du chef Donnacona pour les présenter au roi de France. Leur retour au Canada en 1535 n’a pas atténué le malaise initial.

Redoutant une attaque, les Français érigent une palissade à portée d’arquebuse de leurs navires ancrés dans larivière Lairet. Si elle protège des flèches, l’enceinte ne peut rien contre le scorbut, qui touche la presque totalité des 110 hommes de l’expédition dans le courant de l’hiver. Les malades sont sauvés in extremis par l’annedda, un remède autochtone à base de cèdre blanc, qui soulage également les symptômes de la vérole. Le fléau emporte néanmoins le quart de l’équipage, obligeant Cartier à abandonner l’un de ses navires sur place, faute de matelots capables de le ramener en France.

Au début du XVIIe siècle, lorsque Samuel de Champlain débarque au pied du cap Diamant, l’épave du navirede Jacques Cartier semble avoir disparu. Le fondateur de Québec note cependant la présence des restes du fort de son prédécesseur à un peu plus de trois kilomètres de son habitation. « Il y a encore […] des vestiges comme d’une cheminée, dont on a trouvé le fondement, et apparence d’y avoir eu des fossés autour de leur logement qui était petit, écrit Champlain. Nous trouvâmes aussi de grandes pièces de bois équarries, vermoulues, et quelque trois ou quatre balles de canon. »

Les débris d’une épave associée à la Petite Hermine de Cartier ont été retrouvés en 1843, à l’embouchure du ruisseau Saint-Michel, à 500 mètres en amont de la rivière Lairet. Les artéfacts extirpés de la vase sont alors divisés en deux lots. Le premier prend le chemin du parlement de la côte de la Montagne, à Québec, où ils disparaissent dans un incendie en 1854. Le second lot est envoyé à un comité d’experts de Saint-Malo qui confirme l’ancienneté du navire.

Est-ce bien le bateau de Cartier ? Le biographe du navigateur, Narcisse-Eutrope Dionne, est sceptique. En 1896, à l’occasion de son voyage de noces en Europe, cet ancien assistant de recherche de l’historien américain Francis Parkman s’arrête à Saint-Malo. À la vue des 40 éléments de bois et de fer de la Petite Hermine exposés à l’hôtel de ville, l’érudit canadien n’est pas convaincu du tout. « Pour être franc, j’étais décidé d’avance à ne pas me laisser convaincre », écrit-il. Pour Dionne, les historiens de 1843 n’étaient pas outillés pour identifier l’épave, pas même François-Xavier Garneau. Gilles Gallichan partage l’analyse de son lointain prédécesseur : « C’est un peu comme le Saint-Suaire ou le morceau de la vraie croix de Jésus. On veut tellement y croire que ça devient une vraie relique. »

Le musée d’histoire de Saint-Malo a renvoyé Le Devoir aux travaux de Dionne lorsqu’il a été interrogé sur l’ancienneté des artéfacts issus de l’épave du ruisseau Saint-Michel. L’analyse dendrochronologique des restes n’a pas donné de résultats probants, explique le conservateur en chef du musée, Philippe Petout, dans un échange de courriels. « Ces éléments proviennent bien d’une épave, mais peut-être pas aussi ancienne qu’on l’a dit. » Ils témoignent néanmoins de la « reprise des relations “culturelles” entre le pays natal de Cartier et le Canada ».

 
Photo: Musée d’histoire de Saint-Malo Le Musée d’histoire de Saint-Malo abrite les restes d'une épave associée à la Petite Hermine de Jacques Cartier.

Pèlerinage

En 1886, dans un élan national en faveur de Cartier, le site de son premier hivernage canadien est acquis par le Cercle catholique de Québec. Une croix en acier de dix mètres de hauteur y est érigée l’année suivante pour rappeler la croix originale plantée par le navigateur en 1536. C’est à l’ombre de celle-ci que le chef Donnacona a été enlevé, puis emmené en France pour favoriser l’émergence de son rival Agona. Bénie par le pape Jean-Paul II lors de sa tournée de 1984, la croix du Cercle catholique demeure en place jusqu’à son retrait en 2018. La corrosion avancée du monument ne lui permettait plus de « résister aux forces environnementales », explique la porte-parole de Parcs Canada, Kimberly Labar.

Le socle de la croix abattue est aujourd’hui recouvert d’un simple contreplaqué. Il avoisine un autre monument, plus durable, honorant à la fois l’explorateur Cartier et le jésuite Jean de Brébeuf. C’est lors de son inauguration, à la Saint-Jean-Baptiste de 1889, que le premier ministre Honoré Mercier a lancé son célèbre appel à l’union des Canadiens français : « Cessons nos luttes fratricides, unissons-nous ! » Pour le politicien libéral, ce monument de granit doit devenir un lieu de pèlerinage patriotique.

En dépit de l’appel de Mercier, les abords de la rivière Lairet demeurent en marge des circuits touristiques jusqu’à leur transformation à la fin des années 1960. « C’était un petit parc qui sentait mauvais », explique Gilles Gallichan, dont la mémoire olfactive est restée imprégnée par le cloaque de la rivière Saint-Charles. « Il y avait toute sorte de détritus, des huiles, ce n’était pas attirant du tout. La marée haute couvrait heureusement les choses qu’il ne fallait pas voir », ajoute cet ancien bibliothécaire de l’Assemblée nationale en repensant aux carcasses d’animaux jetées directement dans la rivière.

Acquis par le fédéral en 1957, l’embryon du parc développé par le Cercle catholique est agrandi, puis réaménagé en profondeur pour accueillir la réplique de la Grande Hermine en 1972. Ce vaisseau jouit d’une certaine popularité jusqu’à sa démolition en 2001, faute d’entretien. La maison longue iroquoienne érigée à proximité dans les années 1980 subit le même sort en 2007. Le centre du parc est désormais occupé par un monument minimaliste symbolisant la coque d’un navire.

Le potentiel archéologique du lieu historique national Cartier-Brébeuf est faible. Et pour cause : l’essentiel du sous-sol a été prélevé par des briqueteries, avant d’être remblayé par les terres d’un dépotoir au début du XXe siècle. Ce brassage des sols a visiblement eu raison du fort et de la fosse commune contenant les 25 compagnons d’infortune de Cartier. Il en va autrement du promontoire de la rivière Cap-Rouge, où le navigateur a fondé une colonie éphémère sous les ordres de Roberval lors de son ultime voyage de 1541. Plus de 6000 artéfacts ont été extraits de ce site archéologique, qui est aujourd’hui menacé par l’acidité du sol et la voracité des marmottes. Le gouvernement du Québec n’a toutefois pas l’intention de parachever les fouilles, interrompues en 2010.



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