Des Canadiens retenus en Algérie pour délit d’opinion

Depuis juin dernier une réforme du Code pénal algérien permet au régime d’Abdelmadjid Tebboune d’assimiler à du «terrorisme» et à du «sabotage» tout appel à «changer le système de gouvernance par des moyens non constitutionnels».
Photo: Ryad Kramdi Agence France-Presse Depuis juin dernier une réforme du Code pénal algérien permet au régime d’Abdelmadjid Tebboune d’assimiler à du «terrorisme» et à du «sabotage» tout appel à «changer le système de gouvernance par des moyens non constitutionnels».

Le cas de Lazhar Zouaïmia est la pointe de l’iceberg. Le retour au Canada, la semaine dernière, du technicien d’Hydro-Québec, retenu pendant 76 jours en Algérie pour délit d’opinion, a redonné espoir à plusieurs autres Québécois d’origine algérienne empêchés eux aussi de quitter ce pays d’Afrique du Nord après une visite à leur famille. Et ce, depuis plusieurs mois.

Une situation insoutenable et incompréhensible pour ces citoyens à la double nationalité forcés de composer avec l’arbitraire du régime autocratique algérien tout comme avec l’indifférence et l’absence d’aide du gouvernement canadien pour retrouver maison, vie et famille ici, déplorent-ils.

« C’est une expérience traumatisante et douloureuse », laisse tomber à l’autre bout du fil Hassina Bourza depuis la ville de Sétif, en Algérie, où elle est arrivée le 17 décembre dernier pour un séjour de quelques semaines qui s’est éternisé. Contre sa volonté. « J’ai perdu mon entreprise. Je suis loin de mon mari, de mes enfants, et c’est une situation qui a bouleversé la vie de tout le monde autour de moi, sans que l’on sache comment faire pour s’en sortir. »

Situations similaires

Samedi prochain, la jeune femme, propriétaire d’une garderie en milieu familial dans la région de Montréal dont elle ne peut plus s’occuper, dit qu’elle va tenter une nouvelle fois de rentrer au pays, après un échec en février dernier. « Le retour de Lazhar m’a encouragée à agir », dit-elle.

Arrêtée à l’aéroport d’Alger, interrogée pendant plusieurs heures, elle avait alors manqué son vol et perdu la somme consacrée à l’achat de son billet. Aucune accusation n’a été portée contre elle. Les autorités, dit-elle, l’ont questionnée longuement sur son soutien et sa participation aux manifestations à Montréal pour le mouvement prodémocratique algérien, Hirak, né dans la rue il y plus de trois ans.

« On demande pourquoi on est retenus et on n’obtient aucune réponse », dit Hadjira Belkacen, également éducatrice pour la petite enfance au Québec, placée dans la même situation depuis près de quatre mois, après une simple visite familiale dans la banlieue d’Alger, où Le Devoir l’a jointe par téléphone cette semaine. Empêchée de rentrer à Montréal, comme d’autres Canadiens d’origine algérienne, elle a été, elle, accusée par le régime de « soutien à une organisation terroriste », des accusations utilisées à dessein par le pouvoir en place pour faire taire l’opposition.

Depuis juin dernier d’ailleurs, une réforme du Code pénal algérien permet au régime d’Abdelmadjid Tebboune d’assimiler à du « terrorisme » et à du « sabotage » tout appel à « changer le système de gouvernance par des moyens non constitutionnels ». Cela comprend surtout l’utilisation des réseaux sociaux pour faire la promotion du Hirak ou pour dénoncer le durcissement du régime face aux revendications démocratiques des Algériens.

« On m’accuse de terrorisme, parce que je suis rentrée avec 2000 $ sur moi, ce qui n’est pas interdit par la loi, déplore Mme Belkacen. Qui plus est, cette somme ne posait pas de problème quand je suis rentrée au pays, mais elle en est devenue un quand j’ai essayé de sortir. Si ce n’est pas de l’intimidation, je ne sais pas ce que c’est ! »

La Montréalaise s’étonne de ce traitement, puisqu’elle assure ne jamais avoir pris part à des manifestations en faveur du Hirak à Montréal. « Je suis engagée dans ma communauté, oui. Je viens en aide aux gens qui vivent des deuils à distance, qui traversent des périodes difficiles, dit Hadjira Belkacen. Mais cela ne devrait pas faire de moi une menace. »

« Je suis loin de mon mari et de mes trois enfants depuis quatre mois, poursuit-elle. Et quand j’ai frappé à la porte de l’ambassade canadienne, on m’a dit qu’on ne pouvait rien faire pour moi. C’est bien dommage. Tout ce que je veux, c’est retrouver ma famille, mon travail, ma vie. »

« Un soutien continu »

Contacté par Le Devoir, le cabinet de la ministre canadienne des Affaires étrangères, Mélanie Joly, a refusé mardi d’aborder la question de ces Canadiens retenus contre leur volonté en Algérie. Dans une déclaration laconique, le ministère fédéral a indiqué que ses « agents consulaires fournissent un soutien continu et une assistance consulaire » à ces citoyens. Une affirmation contredite par plusieurs ressortissants canadiens bloqués en Algérie tout comme par les membres de leur famille les attendant ici.

Les demandes d’entrevue adressées par Le Devoir aux représentants du régime algérien au Canada sont restées lettre morte.

« Les Québécois d’origine algérienne sont la cible d’une campagne d’intimidation du régime algérien », assure Cherine, une enseignante de la région de Montréal qui a été également retenue et interrogée à l’aéroport d’Alger, « par la police politique », dit-elle, lors de son retour au pays il y a quelques semaines. Elle a dû s’y prendre à deux reprises avant de pouvoir embarquer finalement pour Montréal. Elle témoigne sous couvert d’anonymat par peur de représailles du régime envers sa famille restée là-bas.

« Cette tactique semble d’ailleurs avoir fonctionné, ajoute-t-elle. Plus personne ne vient manifester à la Place du Canada [lieu de rassemblement hebdomadaire depuis 2019 des Canadiens d’origine algérienne pour témoigner de leur soutien au Hirak]. »

« Quand tu as de la famille en Algérie, tu te sens impuissant et vulnérable face à ces arrestations illégales et arbitraires, poursuit-elle. Nous espérons tous que cette tyrannie va bientôt prendre fin, pour nous permettre de rendre visite à nos proches dans la joie plutôt que dans la terreur et l’incertitude. »

Mardi, à la Chambre des communes à Ottawa, le député du Bloc québécois Denis Trudel a salué le retour au pays la semaine dernière de Lazhar Zouaïmia, un résident de sa circonscription, en le qualifiant de « symbole de courage » et de « défenseur de principe et des valeurs que nous chérissons tous, soit la démocratie, l’état de droit, la liberté et le respect de la dignité humaine », a-t-il dit. Le député a également appelé à ce que le Canada renforce ses liens avec l’Afrique afin de soutenir les membres des sociétés civiles qui, là-bas comme ici, « réclament davantage de démocratie » dans les pays de ce continent.

À voir en vidéo