Le numérique, un espace entre soutien et oppression

Martine Letarte
Collaboration spéciale
Les applications sont construites à partir d’algorithmes, lesquels sont alimentés par les utilisateurs avec leurs biais et préjugés.
Priscilla Du Preez / Unsplash Les applications sont construites à partir d’algorithmes, lesquels sont alimentés par les utilisateurs avec leurs biais et préjugés.

Ce texte fait partie du cahier spécial Congrès de l'Acfas

Les communautés lesbienne, gaie, bisexuelle, trans et queer (LGBTQ+) ont été parmi les premières à s’approprier Internet pour se retrouver entre pairs. Si les plateformes numériques ont maintenant intégré presque toutes les composantes de leur vie, on peut avoir tendance à penser qu’elles favorisent le renforcement de ces communautés. Mais elles peuvent aussi participer à leur oppression. C’est le grand thème qui sera discuté lors du colloque Les enjeux du numérique pour les communautés LGBTQ+, qui a lieu le 12 mai, au Congrès de l’Acfas.

« C’est certain que les plateformes numériques ont permis à des personnes des communautés LGBTQ+ de se retrouver, d’explorer leur identité, de se protéger. Mais en même temps, c’est un couteau à double tranchant parce que des dangers guettent ces personnes sur ces plateformes », indique Christopher Dietzel, chercheur postdoctoral au Sexual Health and Gender (SHaG) Lab à l’Université Dalhousie, en Nouvelle-Écosse.

Alors que ce champ de recherche est en pleine ébullition dans le monde anglophone, les organisateurs du colloque ont voulu réunir les chercheurs et les chercheuses dans le domaine du côté francophone. « Nous voulons créer des liens, susciter de nouvelles collaborations. Et nous sommes ravis de pouvoir réunir une aussi grande diversité de sujets traités, de chercheuses et de chercheurs originaires de différentes régions du monde, du Québec au reste du Canada, en passant par la France et Haïti », affirme le coresponsable M. Dietzel.

Des espaces sécuritaires

Le premier bloc de conférences abordera la question de l’aménagement d’espaces sécuritaires LGBTQ+ en ligne. M. Dietzel présentera une conférence sur le consentement en ligne et en personne chez les hommes gais. Il prend l’exemple de l’utilisation d’une application de rencontre.

« Pour certains, à partir du moment où quelqu’un entre dans cet espace, il donne son consentement à tout, alors que d’autres s’attendent à ce que le consentement soit négocié à chaque conversation, à chaque interaction », explique-t-il.

Puis, le consentement en personne n’est pas nécessairement le même que celui en ligne. « Je me suis penché sur les hommes gais, mais cette question ne concerne pas uniquement les hommes gais, mais toutes les personnes qui utilisent les applications de rencontre », indique M. Dietzel.

Socialisation et identités LGBTQ+

Le deuxième bloc parlera de socialisation et d’identités LGBTQ+ en contexte numérique. Stefanie Duguay, professeure adjointe à l’Université Concordia, s’est intéressée à la façon dont les femmes queers négocient leur identité sur les plateformes et les applications. Cela dépend de multiples facteurs, de la décision individuelle à la manière dont la plateforme ou l’application fonctionne, en passant par les différentes règles et politiques gouvernementales.

Elle donne l’exemple de Tinder, une application de rencontre qui permet de créer son profil en important ses informations à partir de Facebook ou d’Instagram. « Or, sur ses plateformes, il y a beaucoup d’informations sur ce qu’on fait, ce qu’on aime. Il y a des photos, mais peu de détails sur son identité sexuelle », précise-t-elle.

Même si les femmes queers inscrivent dans leur profil Tinder qu’elles cherchent des femmes, elles risquent d’être très sollicitées, notamment par des couples qui veulent vivre une expérience sexuelle à trois. « Pour avoir plus de chances de rencontrer d’autres femmes queers, elles vont avoir tendance à ajouter des informations, explique la chercheuse. Elles peuvent alors dire dans leur bio qu’elles sont 100 % lesbiennes, ajouter des photos prises lors de Fierté Montréal, le drapeau arc-en-ciel ou l’émoji de deux femmes. »

La chercheuse s’est donc penchée sur les différentes stratégies utilisées par les femmes queers pour exprimer leur identité sexuelle, mais aussi sur les obstacles qu’elles trouvent sur leur chemin.

« Par exemple, Instagram demande aux utilisateurs de les aider à modérer le contenu, alors si ce sont les personnes hétérosexuelles qui sont dominantes, il est possible que des personnes homophobes rapportent du contenu diffusé par des personnes homosexuelles », soulève l’autrice du livre Personal but Not Private: Queer Women, Sexuality, and Identity Modulation on Digital Platforms.

Il y a aussi des problèmes avec les plateformes qui utilisent des mots-clés. « Par exemple, il arrive que #lesbian soit censuré parce qu’il mène souvent à du contenu pornographique, indique-t-elle. En essayant de se débarrasser de ces entreprises, ces plateformes bloquent aussi tout le reste du contenu lié à ce mot-clé. »

La question des algorithmes

Le dernier bloc abordera la question de la médiation algorithmique des cultures LGBTQ+. « Les plateformes ne sont pas neutres, mais construites par des systèmes qui sont alimentés par leurs utilisateurs. Particulièrement dans les communautés LGBTQ+, il peut y avoir des préoccupations précises, notamment en matière de harcèlement ou de sécurité », souligne M. Dietzel.

On y entendra notamment sur la question David Myles, coresponsable du colloque et chercheur postdoctoral à l’Université McGill à l’Institute for Gender, Sexuality and Feminist Studies, où il étudie l’effet des algorithmes en matière d’équité et de justice sociale.

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