Un portrait du lumpenprolétariat

Le valoriste représente l’un des derniers maillons de la chaîne complète des emplois de la récupération.
Illustration: Aless MC Le valoriste représente l’un des derniers maillons de la chaîne complète des emplois de la récupération.

Livreurs pressés de l’ubérisation généralisée, dépeceurs de porcs de la malbouffe, professionnels surdiplômés de la culture et de l’éducation au rabais, ouvrières des sweatshops ou nouveaux prolétaires de la chaîne numérique délocalisée des services à la clientèle : la série « Les nouveaux prolétaires » trace le portrait d’un nouveau monde du travail exploité et précaire. Dernier article : le valoriste et le trieur de déchet comme travailleurs emblématiques de la société de surconsommation.

Il se prénomme Michel, mais préfère Junior pour se distinguer de ses homonymes trop nombreux à son goût. Junior a commencé à 7 ans à vendre des canettes et des bouteilles glanées dans son entourage à Montréal. Il en avait « 12 ou 13 » quand il a laissé l’école pour en faire son métier à la fin des années 2000.

« Comme j’avais commencé très jeune, je me suis découvert une petite passion et, au fil du temps, elle a grossi et grossi et grossi. Je suis devenu un des tops valoristes de Montréal », explique Junior en employant le terme maintenant consacré pour désigner les ramasseurs et revendeurs de contenants consignés.

La compétition a toujours été féroce. « Je me suis chicané souvent avec des gens qui pensaient que la rue était à eux », dit-il. Lui-même s’activait toujours dans le quartier du Plateau Mont-Royal, à Montréal, en fonction des journées de recyclage, cinq jours semaine — ou plutôt cinq nuits —, de 19 h à 4 h du matin.

« La nuit, c’est pas le même monde que le jour. Dans ce temps-là j’étais un peu sauvage. J’aimais ça être tout seul. Je faisais mes propres choses. J’écœurais personne. »

Junior remplissait sa grosse poubelle verte à roulettes deux, trois, quatre fois par nuit. Il entreposait sa collecte dans un espace prêté par une tante, puis revendait le verre et le métal à une épicerie. Les pires nuits (et elles revenaient assez souvent), il n’empochait que quelques dizaines de dollars.

 

« Ma plus belle semaine, j’ai fait 950 $. Pas d’impôt. Jusqu’à ce que le BS me pogne et m’oblige à rembourser. J’avais juste le droit de faire 200 $ de plus par mois. Je le savais pas. Je me suis fait pogner parce que l’épicerie faisait signer les valoristes pour des ventes de 100 $ et plus. »

Junior a 28 ans maintenant. Il a arrêté ses collectes pendant la pandémie parce que sa tante est morte et que sa cour n’était plus disponible pour entreposer la récolte. Il travaille depuis à plein temps pour la coop Les valoristes qui achète les contenants recyclés et les entrepose sur le site de l’ancienne gare d’autobus rue Berri à Montréal. L’immeuble de brique de l’îlot Voyageur attend aussi d’être recyclé depuis une bonne quinzaine d’années. La triste malédiction urbaine de l’Est frappe encore et toujours.

« La coop m’a apporté énormément, estime l’ex-glaneur urbain. Je me suis ouvert au monde. Je travaille avec un beau gros sourire. »

Il est payé 14,25 $ l’heure, le salaire minimum. Au total, il gagne plus que du temps de ses virées nocturnes à traquer le verre et l’aluminium qui lui ont aussi permis de prendre conscience du gaspillage ahurissant de notre société d’hyperconsommation. Il raconte avoir sauvé des sites d’enfouissement des vêtements, des meubles et même deux télévisions à écran plat parfaitement fonctionnelles.

Des exclus du système

Dans cette série sur les nouveaux prolos, qui triment fort pour gagner peu, Junior occupe un rang à part. Il a maintenant intégré le marché traditionnel du travail salarié, mais après avoir galéré en solitaire, pour ainsi dire hors système.

Karl Marx, qui en connaissait quand même un brin sur les masses exploitées, parlait du « Lumpenproletariat » pour décrire les marginaux en haillons ou en chiffons (Lumpen), exclus du système économique dans « les sphères inférieures du paupérisme » peuplant surtout les villes, « vivant des déchets de la société, individus sans métier précis, vagabond, gens sans feu et sans aveu ». Les Italiens préfèrent le terme « sottoproletariato », soit le sous-prolétariat, pour décrire ce quart-monde des sociétés riches, celui qui défile quotidiennement à la coop Les valoristes.

Évidemment, cette position de misère est aussi une misère de la position. Qui voudrait se faire placer dans la sous-classe comprenant aussi « les vagabonds, les criminels, les prostitués » ? La remarque sur les enjeux symboliques du classement vaut d’ailleurs pour la catégorie de nouveaux prolos, les travailleurs d’en bas d’aujourd’hui.

« Je pense que Marx est toujours d’actualité », dit pourtant la professeure Pascale Dufour, du Département de science politique de l’Université de Montréal. « Ce n’est pas que la théorie marxiste ne fonctionne plus. Ce qui fait problème, c’est plutôt l’hétérogénéité de la réalité que vous essayez d’attraper avec le terme des nouveaux prolétaires. On préfère maintenant le terme de précariens. »

Le précarien subit donc la précarité d’emploi, tout en se retrouvant dans des métiers très différents. Son salaire est relativement faible quand il n’est pas carrément payé à la pièce, à la livraison, à la tâche. Il bénéficie d’une couverture minimale par les droits sociaux. Il peut aussi être embauché par une entreprise qui ne respecte pas les normes du travail concernant le maximum d’heures travaillées par jour ou par semaine ou le simple fait de pouvoir quitter son poste pour aller aux toilettes. Le précarien est aussi rarement syndiqué.

Le prolétaire, lui, ancien ou nouveau, se retrouve et dans une condition de travail particulière, relativement uniforme, comme salarié, généralement dans une grande entreprise industrielle. L’ouvrier est organisé et il a établi un certain rapport de force avec l’employeur facilement identifiable.

« La différence du précariat vient de condition plutôt que d’un statut, et cette condition a tendance à se précariser : elle ne s’améliore pas, elle ne se régularise pas parce que les secteurs d’activité concernés fonctionnent avec le travail précaire, résume la spécialiste des mouvements sociaux. Le modèle d’affaires est conçu sur cette base de la précarité. »

Le valoriste représente l’un des derniers maillons de la chaîne complète des emplois de la récupération. Le maillon suivant est celui des trieurs de déchets dans les usines de récupération. L’Étude sur les besoins de main-d’œuvre dans les centres de tri au Québec (2020) a relevé près de 1500 employés dans ce seul secteur, dont certains bien rémunérés (contremaître, ingénieur, directeur…). Le tri se fait souvent au salaire minimum (moins de 15 $ par rapport à 22 $ ou 23 $ pour le vidangeur) et il présente un taux de rétention de 61 % des employés.

Issoufou, lui aussi, trie les poubelles, mais dans un lieu atypique : l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau. Il démêle les contenants recyclables (surtout des bouteilles d’eau), les objets interdits dans les avions (les grands formats de produits de soins personnels, par exemple) et maintenant, beaucoup, beaucoup de masques de protection jetés par les millions de voyageurs annuels. Il aide aussi à recycler ces matières. Les restaurants et les autres commerces de l’aéroport en rajoutent des masses.

Les trieurs de la compagnie Stratzer traitent environ une tonne et demie de déchets par jour. Ils divisent la matière et récupèrent la partie recyclable. Stratzer aimerait que le premier tri se réalise davantage à la source. Des calculs en cours vont indiquer aux concessions ce qu’elles génèrent comme déchet et leur demander des ajustements.

Issoufou travaille avec une douzaine d’autres trieurs. Les deux quarts de travail quotidiens couvrent de 6 h à 21 h. Leur centre de tri occupe un recoin sécurisé de l’aéroport. Les poubelles commerciales roulantes ramenées par les préposés au nettoyage s’entassent près des tables en acier inoxydable où se fait le traitement à la pièce.

« On fait des efforts pour garder ça propre », explique-t-il. Arrivé au Québec du Mali en 2008, il occupe cet emploi à temps partiel depuis un an environ et il a un autre emploi à temps plein dans une compagnie d’alimentation à Dollard-des-Ormeaux, pour un total de plus de cinquante heures par semaine. « C’est plus difficile là-bas, plus exigeant », dit-il.

Lui et sa femme, qui travaille elle aussi à temps plein, ont quatre enfants de 5 à 16 ans, tous nés ici. La famille habite Pierrefonds. Le père voyage en transport en commun. Stratzer le paye 18 $ l’heure (2 $ de plus qu’à l’embauche). Il n’est pas syndiqué.

« Le loyer a augmenté, dit Issoufou. On paye 950 $ par mois. Le prix des aliments monte beaucoup. J’ai quatre enfants à nourrir et habiller, c’est pour ça que je fais deux jobs. »

Prolétaires, précaires, éboueurs

Le chef-d’oeuvre Les Temps modernes (1936) propose une surpuissante satire du monde du travail industrialisé et une formidable critique des conditions misérables des pauvres gens d’Amérique pendant la Grande Dépression, avec Charlot en prolo malgré lui. Nomadland de Chloé Zhao, gagnant de l’Oscar du meilleur film en 2021, explore d’une manière quasi documentaire la réalité du travail contemporain en suivant la vie nomade dans l’Ouest américain d’une sexagénaire devenue travailleuse précaire après avoir tout perdu pendant la crise économique mondiale de 2008.

 

La fiction s’inspire du grand reportage littéraire de la journaliste Jessica Bruder intitulé Nomadland : Surviving America in the Twenty-First Century paru en 2017. Le récit suit la vie des travailleurs abrités dans des maisons mobiles déglinguées à la recherche de boulots saisonniers : ici dans les restaurants pour touristes, là dans les entrepôts d’Amazon. La fresque affectueuse est composée sans jugement en laissant les paumés raconter leurs déboires avec franchise, parfois même avec humour.

 

Le personnage du vidangeur se fait plus rare en fiction. On le croise dans la pièce engagée et expérimentale La vie imaginaire de l’éboueur Auguste G. (écrite en 1959) dans laquelle Armand Gatti raconte la vie de son propre père. Dans Trashed (2015), le bédéiste Derf Backderf fait le récit de son année passée à ramasser des poubelles. Ses compagnons des déchets deviennent les témoins désespérés de la surconsommation orgiaque.



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