Un programme de logements abordables mal ficelé

Le directeur général de l’Association des groupes de ressources techniques du Québec craint que la grille de loyers cibles nuise à l’atteinte de la cible du gouvernement Legault.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le directeur général de l’Association des groupes de ressources techniques du Québec craint que la grille de loyers cibles nuise à l’atteinte de la cible du gouvernement Legault.

Le gouvernement du Québec a promis d’accélérer la construction de logements abordables grâce à un nouveau programme de subventions, mais à quelques jours de l’échéance pour y déposer des projets, encore bien des fils demeurent à attacher pour répondre aux nombreuses interrogations qu’il soulève.

Précisément 887 dollars. C’est le loyer mensuel cible que prévoit le Programme d’habitation abordable Québec (PHAQ), dévoilé en février, pour un logement de deux chambres à coucher subventionné dans l’ensemble de la grande région de Montréal. Or, si les coûts de construction sont similaires dans l’ensemble de la région, la valeur des terrains varie grandement d’un secteur à l’autre. Mais cette grille prévoit le même loyer cible cette année pour les logements qui seront construits dans les quartiers centraux de Montréal qu’à Belœil, et à Beauharnois, en Montérégie ainsi qu’à Lavaltrie, dans Lanaudière, entre autres.

« Ça n’a pas de sens […] Il faut que les loyers soient basés sur la réalité de l’endroit parce que, sinon, tu mets en péril des projets à cause de ça », explique au Devoir le directeur général de l’Association des groupes de ressources techniques du Québec (AGRTQ), Éric Cimon.

Ce dernier craint donc que cette grille de loyers cibles nuise à l’atteinte de la cible du gouvernement Legault qui vise à stimuler la construction de plus de 3000 logements abordables dans les prochaines années grâce au PHAQ, dans lequel 300 millions de dollars ont été injectés jusqu’à maintenant.

Le cabinet de la ministre des Affaires municipales et de l’Habitation, Andrée Laforest, a d’ailleurs confirmé par courriel que des « ajustements » seront apportés à cette grille « dans les prochains jours », tout en refusant de préciser la teneur de ceux-ci. Le premier appel de projets, lancé le 1er mars, se termine pourtant le 5 mai ; un délai serré, d’ailleurs critiqué tant par le secteur privé que par le milieu communautaire.

« Ce programme a été fait à la va-vite en complément d’AccèsLogis pour construire des logements rapidement sans consulter personne », déplore ainsi M. Cimon, qui va jusqu’à qualifier le PHAQ de « programme improvisé ».

Montréal désavantagée

 

Le directeur du service économique de l’Association des professionnels de la construction et de l’habitation du Québec (APCHQ), Paul Cardinal, relève d’ailleurs, à la lecture du cadre normatif du PHAQ, que le coût d’achat des terrains n’y est « pas pris en compte ». « Ce sont les coûts de construction qu’on rembourse », explique-t-il. Cette situation pourrait expliquer que les loyers cibles atteignent 1396 dollars par mois pour un logement de deux chambres à coucher dans plusieurs municipalités situées dans des régions éloignées, où les coûts de construction sont plus élevés, évoque-t-il.

Cette logique pourrait toutefois nuire à la construction de logements locatifs abordables dans plusieurs quartiers de Montréal qui en ont bien besoin, reconnaît-il. « Ce sera probablement plus facile d’atteindre cet objectif [en ce qui concerne les loyers cibles] si on est en banlieue plus éloignée que dans un quartier central de Montréal », évoque M. Cardinal.

« C’est un peu absurde. C’est un encouragement à aller développer en dehors de Montréal parce que les loyers vont être durs à atteindre » dans la métropole, déplore quant à lui le président et chef de la direction de la Société de développement Angus, Christian Yaccarini. Ce dernier rappelle que « les coûts de développement » sont aussi plus élevés à Montréal « parce qu’on doit occuper le domaine public » avec « des grues et des roulottes » pour mener un chantier de construction, ce qui fait gonfler la facture.

C’est un encouragement à aller développer en dehors de Montréal parce que les loyers vont être durs à atteindre

 

Paul Cardinal estime toutefois que ce programme est nécessaire, dans un contexte de hausse rapide des loyers dans la métropole, afin de limiter l’exode des locataires moins nantis vers la banlieue. « Ce serait encore pire s’il n’y avait pas de programme [de logements abordables] », relève-t-il.

La directrice générale de l’entreprise d’économie sociale Bâtir son quartier, Édith Cyr, voit pour sa part d’un bon œil l’idée d’un loyer cible commun dans toute la grande région de Montréal. « Si on dit que les terrains sont plus chers à Montréal, en fin de compte, les gens n’ont quand même pas plus d’argent pour louer un appartement [dans la métropole] », relève-t-elle. Selon elle, ce sont donc plutôt les subventions accordées qui devraient être majorées à la hausse sur l’île, plutôt que les loyers cibles.

« Plusieurs fils à attacher »

M. Cardinal n’a toutefois eu écho jusqu’à maintenant d’aucun de ses membres qui aurait soumis des projets dans le cadre de ce programme. « Il reste des petites choses qui font qu’au niveau de l’harmonisation avec la Ville de Montréal entre autres, il y a une bonne réflexion et un bon calcul à faire avec nos promoteurs avant de se lancer tête première dans des projets comme ça », relève-t-il.

Plusieurs promoteurs majeurs joints par Le Devoir ont d’ailleurs refusé de commenter ce dossier. Idem pour la Ville de Montréal. « Ce programme, pour qu’il soit optimal, il faut que les choses soient claires, prévisibles et en harmonie avec d’autres programmes », renchérit M. Cardinal.

Or, actuellement, on ignore comment ce programme s’harmonisera, entre autres, avec le Règlement pour une métropole mixte de la Ville de Montréal, soulève la présidente de Prével, Laurence Vincent.

« On voulait proposer une amélioration par rapport à AccèsLogis [avec le PHAQ]. À ce jour, je ne vois pas d’améliorations », lance-t-elle en entrevue.

Dans le milieu communautaire, on compte déposer des projets, mais les attentes ne sont pas élevées pour la suite.

 

« On va en déposer des projets, mais on n’est pas sûr que tout fonctionne », laisse tomber Éric Cimon, qui estime qu’il reste encore « plusieurs fils à attacher » avant que le PHAQ soit fonctionnel.

« C’est un nouveau programme, il connaît une forte demande actuellement, et notre objectif est encore et toujours de construire plus rapidement des logements abordables en mettant tout le monde à contribution », a pour sa part assuré par écrit le cabinet de la ministre Laforest.

Avec Jeanne Corriveau

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